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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/101

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BLAISE PASCAL

Son genie à la geometrie commença à paroistre lorsqu’il n’avoit encore que douze[1] ans, et par une rencontre si extraordinaire, qu’il me semble qu’elle merite bien d’estre deduite en particulier.

Mon pere estoit sçavant dans les Mathematiques, et il avoit habitude par là avec tous les habiles gens en cette science, qui estoient souvent chez lui ; mais comme il avoit dessein d’instruire mon frere dans les langues, et qu’il sçavoit que la mathematique est une chose qui remplit et qui satisfait beaucoup l’esprit, il ne voulut point que mon frere en eut aucune connoissance, de peur que cela ne le rendit negligent pour le latin et les autres langues dans lesquelles il vouloit le perfectionner. Par cette raison, il avoit[2] serré tous les livres qui en traitoient, il s’abstenoit d’en parler avec ses amis, en sa presence : mais cette precaution n’empeschoit pas que la curiosité de cet enfant ne fut excitée ; de sorte qu’il prioit souvent mon pere de luy apprendre la Mathematique ; mais il le lui refusoit en luy proposant cela comme une recompense. Il lui promettoit qu’aussytost qu’il sçauroit le Latin et le Grec, il la luy apprendroit. Mon frere, voiant cette resistance, luy demanda un jour ce que c’estoit que cette science, et de quoy on y traitoit. Mon pere lui dit en general que c’estoit le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu’elles ont entre elles, et en mesme temps lui defendit d’en parler davantage, et d’y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvoit demeurer dans ces bornes, des qu’il eut cette simple ouverture,

  1. Le manuscrit de la Mazarine donne vingt-deux, par une erreur évidente dans la transcription du chiffre original.
  2. Le manuscrit de la Mazarine donne fermé, qui paraît bien une faute de lecture.