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SÉANCE DU 27 BRUMAIRE AN II

Vous avez sous les yeux le bilan de l’Europe & le vôtre, & vous pouvez déjà en tirer un grand résultat ; c’est que l’univers est intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou démembrée, le monde politique s’écroule. Otez cet allié puissant & nécessaire, qui garantissoit l’indépendance des médiocres états contre les grands despotes, l’Europe entière est asservie. Les petits princes germaniques, les villes réputées libres de l’Allemagne sont englouties par les maisons ambitieuses d’Autriche & de Brandebourg ; la Suède & le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissans voisins ; le Turc est repoussé au-delà du Bosphore & rayé de la liste des puissances européennes ; Venise perd ses richesses, son commerce & sa considération, la Toscane, son existence ; Gênes est effacée ; l’Italie n’est plus que le jouet des despotes qui l’entourent ; la Suisse est réduite à la misère, & ne recouvre plus l’énergie que son antique pauvreté lui avoit donnée ; les descendans avilis de Guillaume Tell succomberoient sous les efforts des tyrans humiliés & vaincus par leurs aïeux. Comment oseroient-ils invoquer seulement les vertus de leurs pères & le nom sacré de la liberté, si la République française avoit été détruite sous leurs yeux ? Que seroit-ce s’ils avoient contribué à sa ruine ? Et vous, braves Américains, dont la liberté, cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle seroit votre destinée si nous n’existions plus ? Vous retomberiez sous le joug honteux de vos anciens maîtres : la gloire de nos communs exploits seroit flétrie ; les titres de liberté, la déclaration des droits de l’humanité seroit anéantie dans les deux mondes.

Que dis-je ? Que deviendroit l’Angleterre elle-même ? L’éclat éblouissant d’un triomphe criminel couvriroit-il long-temps sa détresse réelle et ses plaies invétérées ? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent l’existence précaire d’une puissance artificielle. Quoi qu’on puisse dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre. Qu’un jour elles veuillent franchir l’intervalle qui les sépare d’un peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C’est en vain qu’une île commerçante croit s’appuyer sur le trident des mers, si ses rivages ne sont défendus par la justice & par l’intérêt des nations. Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette vérité politique. À notre défaut, l’Angleterre la donneroit elle-même. Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes, elle forceroit bientôt ses rivaux à la punir.

Mais, avant de perdre son existence physique & commerciale, elle perdroit son existence morale & politique. Comment conserveroit-elle les restes de sa liberté, quand la France auroit perdu la sienne, quand le dernier espoir des amis de l’humanité seroit évanoui ? Comment les hommes attachés aux maximes de sa Constitution telle quelle, ou qui en désirent la réforme, pourroient-ils lutter contre un ministère