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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/97

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eu serré… la voiture m’étourdit… je me trouve abattu… Je ne pourrai longtemps vous écrire aujourd’hui. Demain peut-être aurai-je plus de force… ou n’en aurai-je plus besoin…

II

Où m’entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant de zèle cet homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi, Julie ? Est-ce par ton ordre ? Est-ce en des lieux où tu n’es pas ?… Ah ! fille insensée !… je mesure des yeux le chemin que je parcours si rapidement. D’où viens-je ? où vais-je ? et pourquoi tant de diligence ? Avez-vous peur, cruels, que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? O amitié ! ô amour ! est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits ?…

III

As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence ? As-tu pu, dis, Julie, as-tu pu renoncer pour jamais… Non, non : ce tendre cœur m’aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré lui-même, il m’aimera jusqu’au tombeau… Je le vois, tu t’es laissé suggérer… Quel repentir éternel tu te prépares !… Hélas ! il sera trop tard !… Quoi ! tu pourrais oublier… Quoi ! je t’aurais mal connue !… Ah ! songe à toi, songe à moi, songe à… Ecoute, il en est temps encore… Tu m’as chassé avec barbarie, je fuis plus vite que le vent… Dis un mot, un seul mot, et je reviens plus prompt que l’éclair. Dis un mot, et pour jamais nous sommes unis : nous devons l’être… nous le serons… Ah ! l’air emporte mes plaintes !… et cependant je fuis ! Je vais vivre et mourir loin d’elle !… Vivre loin d’elle !…

Lettre III de milord Edouard à Julie

Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami. Je crois d’ailleurs qu’il vous écrit par cet ordinaire. Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement, pour lire ensuite posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.

Je connais les hommes ; j’ai vécu beaucoup en peu d’années ; j’ai acquis une grande expérience à mes dépens, et c’est le chemin des passions qui m’a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j’ai observé jusqu’ici je n’ai rien vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n’est pas que vous ayez ni l’un ni l’autre un caractère marqué dont on puisse au premier coup d’œil assigner les différences, et il se pourrait bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c’est cela même qui vous distingue, qu’il est impossible de vous distinguer, et que les traits du modèle commun, dont quelqu’un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d’une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère ; et s’il en vient une qui soit parfaite, quoiqu’on la trouve belle au premier coup d’œil, il faut la considérer longtemps pour la reconnaître. La première fois que je vis votre amant, je fus frappé d’un sentiment nouveau qui n’a fait qu’augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l’a justifié. A votre égard ce fut tout autre chose encore, et ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n’était pas tant la différence des sexes qui produisait cette impression, qu’un caractère encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l’amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce qu’il serait sans vous : beaucoup d’hommes peuvent lui ressembler, mais il n’y a qu’une Julie au monde. Après un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint m’éclairer sur mes vrais sentiments. Je connus que je n’étais point jaloux, ni par conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ; il vous faut les prémices d’une âme, et la mienne ne serait pas digne de vous.

Dès ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s’éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés, je fis auprès de votre père une démarche indiscrète, dont le mauvais succès n’est qu’une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m’écouter, et je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.

Sondez bien votre cœur, ô Julie ! et voyez s’il vous est possible d’éteindre le feu don