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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/83

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la raison au préjugé, et si vous aimez mieux votre fille que vos titres, c’est à lui que vous la donnerez. »

Là-dessus ton père s’emporta vivement. Il traita la proposition d’absurde et de ridicule ! « Quoi ! milord, dit-il, un homme d’honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejeton d’une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d’un quidam sans asile et réduit à vivre d’aumônes ?… ─ Arrêtez, interrompit Edouard ; vous parlez de mon ami, songez que je prends pour moi tous les outrages qui lui sont faits en ma présence, et que les noms injurieux à un homme d’honneur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les houbereaux de l’Europe, et je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d’aller à la fortune que les hommages de l’estime et les dons de l’amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point, comme vous, une longue suite d’aïeux toujours incertains, il sera le fondement et l’honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l’alliance du chef de votre famille, et ce mépris ne rejaillirait-il pas sur vous-même ? Combien de grands noms retomberaient dans l’oubli, si l’on ne tenait compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable ! Jugeons du passé par le présent, sur deux ou trois citoyens qui s’illustrent par des moyens honnêtes, mille coquins anoblissent tous les jours leur famille ; et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si fiers, sinon les vols et l’infamie de leur ancêtre ? On voit, je l’avoue, beaucoup de malhonnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y a toujours vingt à parier contre un qu’un gentilhomme descend d’un fripon. Laissons, si vous voulez, l’origine à part, et pesons le mérite et les services. Vous avez porté les armes chez un prince étranger, son père les a portées gratuitement pour la patrie. Si vous avez bien servi, vous avez été bien payé ; et quelque honneur que vous ayez acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.

De quoi s’honore donc, continua milord Edouard, cette noblesse dont vous êtes si fier ? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain ? Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu’a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille, si ce n’est la force de la tyrannie et l’oppression des peuples ? Osez-vous ; dans une république, vous honorer d’un état destructeur des vertus et de l’humanité, d’un état où l’on se vante de l’esclavage, et où l’on rougit d’être homme ? Lisez les annales de votre patrie : en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d’elle ? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs ? Les Furst, les Tell, les Stuffacher, étaient-ils gentilshommes ? Quelle est donc cette gloire insensée dont vous faites tant de bruit ? Celle de servir un homme, et d’être à charge à l’État. »

Conçois, ma chère, ce que je souffrais de voir cet honnête homme nuire ainsi par une âpreté déplacée aux intérêts de l’ami qu’il voulait servir. En effet ton père, irrité par tant d’invectives piquantes quoique générales, se mit à les repousser par des personnalités. Il dit nettement à milord Edouard que jamais homme de sa condition n’avait tenu les propos qui venaient de lui échapper. « Ne plaidez point inutilement la cause d’autrui, ajouta-t-il d’un ton brusque ; tout grand seigneur que vous êtes, je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami prétendu, sans savoir si vous-même seriez bon pour elle ; et je connais assez la noblesse d’Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre. »

« Pardieu ! dit milord, quoi que vous pensiez de moi, je serais bien fâché de n’avoir d’autre preuve de mon mérite que celui d’un homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connaissez la noblesse d’Angleterre, vous savez qu’elle est la plus éclairée, la mieux instruite, la plus sage,