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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/719

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bonheur de l’amour dans le mariage, on aurait le paradis sur la terre. Cela ne s’est jamais vu jusqu’ici. Mais si la chose n’est pas tout à fait impossible, vous êtes bien dignes l’un et l’autre de donner un exemple que vous n’aurez reçu de personne, et que peu d’époux sauront imiter. Voulez-vous, mes enfants, que je vous dise un moyen que j’imagine pour cela, et que je crois être le seul possible ? »

Ils se regardent en souriant et se moquent de ma simplicité. Émile me remercie nettement de ma recette, en me disant qu’il croit que Sophie en a une meilleure, et que, quant à lui, celle-là lui suffit. Sophie approuve, et paraît tout aussi confiante. Cependant à travers son air de raillerie, je crois démêler un peu de curiosité. J’examine Émile ; ses yeux ardents dévorent les charmes de son épouse ; c’est la seule chose dont il soit curieux, et tous mes propos ne l’embarrassent guère. Je souris à mon tour en disant en moi-même : Je saurai bientôt te rendre attentif.

La différence presque imperceptible de ces mouvements secrets en marque une bien caractéristique dans les deux sexes, et bien contraire aux préjugés reçus ; c’est que généralement les hommes sont moins constants que les femmes, et se rebutent plus tôt qu’elles de l’amour heureux. La femme pressent de loin l’inconstance de l’homme, et s’en inquiète [126] ; c’est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s’attiédir, forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu’il prit autrefois pour lui plaire, elle pleure, elle s’humilie à son tour, et rarement avec le même succès. L’attachement et les soins gagnent les cœurs, mais ils ne les recouvrent guère. Je reviens à ma recette contre le refroidissement de l’amour dans le mariage.

« Elle est simple et facile, reprends-je ; c’est de continuer d’être amants quand on est époux. – En effet, dit Émile en riant du secret, elle ne nous sera pas pénible.

« – Plus pénible à vous qui parlez que vous ne pensez peut-être. Laissez-moi, je vous prie, le temps de m’expliquer.

« Les nœuds qu’on veut trop serrer rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage quand on veut lui donner plus de force qu’il n’en doit avoir. La fidélité qu’il impose aux deux époux est le plus saint de tous les droits ; mais le pouvoir qu’il donne à chacun des deux sur l’autre est de trop. La contrainte et l’amour vont mal ensemble, et le plaisir ne se commande pas. Ne rougissez point, ô Sophie ! et ne songez pas à fuir. À Dieu ne plaise que je veuille offenser votre modestie ! mais il s’agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet, souffrez, entre un époux et un père, des discours que vous ne supporteriez pas ailleurs.

« Ce n’est pas tant la possession que l’assujettissement qui rassasie, et l’on garde pour une fille entretenue un bien plus long attachement que pour une femme. Comment a-t-on pu faire un devoir des plus tendres caresses, et un droit des plus doux témoignages de l’amour ? C’est le désir mutuel qui fait le droit, la nature n’en connaît point d’autre. La loi peut restreindre ce droit, mais elle ne saurait l’étendre. La volupté est si douce par elle-même ! doit-elle recevoir de la triste gêne la force qu’elle n’aura pu tirer de ses propres attraits ? Non, mes enfants, dans le mariage les cœurs sont liés, mais les corps ne sont point asservis. Vous vous devez la fidélité, non la complaisance. Chacun des deux ne peut être qu’à l’autre, mais nul des deux ne doit être à l’autre qu’autant qu’il lui plaît.

« S’il est donc vrai, cher Émile, que vous vouliez être l’amant de votre femme, qu’elle soit toujours votre maîtresse et la sienne ; soyez amant heureux, mais respectueux ; obtenez tout de l’amour sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces. Je sais que la pudeur fuit les aveux formels et demande d’être vaincue ; mais avec de la délicatesse et du véritable amour, l’amant se trompe-t-il sur la volonté secrète ? Ignore-t-il quand le cœur et les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser ? Que chacun des deux, toujours maître de sa personne et de ses caresses, ait droit de ne les dispenser à l’autre qu’à sa propre volonté. Souvenez-vous toujours que, même dans le mariage,