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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/71

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dès demain. Le lieu où l’on mange est loin de l’escalier qui conduit à l’appartement de ma mère et au mien ; à l’heure du souper toute la maison est déserte hors la cuisine et la salle à manger. Enfin la nuit dans cette saison est déjà obscure à la même heure ; son voile peut dérober aisément dans la rue les passants aux spectateurs, et tu sais parfaitement les êtres de la maison.

Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette après-midi chez ma Fanchon, je t’expliquerai le reste et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à l’ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t’en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour l’oser confier à personne.

Oh ! comme je vois à présent palpiter ton cœur ! Comme j’y lis tes transports, et comme je les partage ! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur : mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort ; que l’abord est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d’un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, et qu’il faut que tout nous favorise pour pouvoir éviter de l’être. Ne nous abusons point ; je connais trop mon père pour douter que je ne te visse à l’instant percer le cœur de sa main, si même il ne commençait par moi ; car sûrement je ne serais pas plus épargnée : et crois-tu que je t’exposerais à ce risque si je n’étais sûre de le partager ?

Pense encore qu’il n’est point question de te fier à ton courage ; il n’y faut pas songer ; et je te défends même très expressément d’apporter aucune arme pour ta défense, pas même ton épée : aussi bien te serait-elle parfaitement inutile ; car, si nous sommes surpris, mon dessein est de me précipiter dans tes bras, de t’enlacer fortement dans les miens, et de recevoir ainsi le coup mortel pour n’avoir plus à me séparer de toi, plus heureuse à ma mort que je ne le fus de ma vie.

J’espère qu’un sort plus doux nous est réservé ; je sens au moins qu’il nous est dû ; et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, âme de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunir à toi-même ; viens sous les auspices du tendre amour recevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices ; viens avouer, même au sein des plaisirs, que c’est de l’union des cœurs qu’ils tirent leur plus grand charme.

Lettre LIV à Julie

J’arrive plein d’une émotion qui s’accroît en entrant dans cet asile. Julie ! me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de l’amour guidait mes pas, et j’ai passé sans être aperçu. Lieu charmant, lieu fortuné, qui jadis vis tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs brûlants ; toi, qui vis naître et nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les verras couronner ; témoin de ma constance immortelle, sois le témoin de mon bonheur, et voile à jamais les plaisirs du plus fidèle et du plus heureux des hommes.

Que ce mystérieux séjour est charmant ! Tout y flatte et nourrit l’ardeur qui me dévore. O Julie ! il est plein de toi, et la flamme de mes désirs s’y répand sur tous tes vestiges : oui, tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible, plus doux que la rose et plus léger que l’iris, s’exhale ici de toutes parts, j’y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu’elles recèlent : cette coiffure légère que parent de grands cheveux blonds qu’elle feint de couvrir ; cet heureux fichu contre lequel une fois au moins je n’aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant et simple qui marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si mignonnes qu’un pied souple remplit sans peine ; ce corps si délié qui touche et embrasse… quelle taille enchanteresse !… au-devant deux légers contours… O spectacle de volupté !… la baleine a cédé à la force de l’impression… Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois ! Dieux ! dieux ! que sera-ce quand… Ah ! je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main ! Julie ! ma charmante Julie ! je te vois, je te sens partout, je te respire avec l’air que