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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/697

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tourmenté du désir d’être roi ; un roi ne veut être dieu que quand il croit n’être plus homme.

« Les illusions de l’orgueil sont la source de nos plus grands maux ; mais la contemplation de la misère humaine rend le sage toujours modéré. Il se tient à sa place, il ne s’agite point pour en sortir ; il n’use point inutilement ses forces pour jouir de ce qu’il ne peut conserver ; et, les employant toutes à bien posséder ce qu’il a, il est en effet plus puissant et plus riche de tout ce qu’il désire de moins que nous. Etre mortel et périssable, irai-je me former des nœuds éternels sur cette terre, où tout change, où tout passe, et dont je disparaîtrai demain ? O Émile, ô mon fils ! en te perdant, que me resterait-il de moi ? Et pourtant il faut que j’apprenne à te perdre : car qui sait quand tu me seras ôté ?

« Veux-tu donc vivre heureux et sage, n’attache ton cœur qu’à la beauté qui ne périt point : que ta condition borne tes désirs, que tes devoirs aillent avant tes penchants : étends la loi de la nécessité aux choses morales ; apprends à perdre ce qui peut t’être enlevé ; apprends à tout quitter quand la vertu l’ordonne, à te mettre au-dessus des événements, à détacher ton cœur sans qu’ils le déchirent, à être courageux dans l’adversité, afin de n’être jamais misérable, à être ferme dans ton devoir, afin de n’être jamais criminel. Alors tu seras heureux malgré la fortune, et sage malgré les passions. Alors tu trouveras dans la possession même des biens fragiles une volupté que rien ne pourra troubler ; tu les posséderas sans qu’ils te possèdent, et tu sentiras que l’homme, à qui tout échappe, ne jouit que de ce qu’il sait perdre. Tu n’auras point, il est vrai, l’illusion des plaisirs imaginaires ; tu n’auras point aussi les douleurs qui en sont le fruit. Tu gagneras beaucoup à cet échange ; car ces douleurs sont fréquentes et réelles, et ces plaisirs sont rares et vains. Vainqueur de tant d’opinions trompeuses, tu le seras encore de celle qui donne un si grand prix à la vie. Tu passeras la tienne sans trouble et la termineras sans effroi ; tu t’en détacheras, comme de toutes choses. Que d’autres, saisis d’horreur, pensent en la quittant cesser d’être ; instruit de son néant, tu croiras commencer. La mort est la fin de la vie du méchant, et le commencement de celle du juste. »

Émile m’écoute avec une attention mêlée d’inquiétude. Il craint à ce préambule quelque conclusion sinistre. Il pressent qu’en lui montrant la nécessité d’exercer la force de l’âme, je veux le soumettre à ce dur exercice ; et, comme un blessé qui frémit en voyant approcher le chirurgien, il croit déjà sentir sur sa plaie la main douloureuse, mais salutaire, qui l’empêche de tomber en corruption.

Incertain, troublé, pressé de savoir où j’en veux venir, au lieu de répondre, il m’interroge, mais avec crainte. Que faut-il faire ? me dit-il presque en tremblant et sans oser lever les yeux. Ce qu’il faut faire, réponds-je d’un ton ferme, il faut quitter Sophie. Que dites-vous ? s’écrie-t-il avec emportement : quitter Sophie ! la quitter, la tromper, être un traître, un fourbe, un parjure !... Quoi ! reprends-je en l’interrompant, c’est de moi qu’Émile craint d’apprendre à mériter de pareils noms ? Non, continue-t-il avec la même impétuosité, ni de vous ni d’un autre ; je saurai, malgré vous, conserver votre ouvrage ; je saurai ne les pas mériter.

Je me suis attendu à cette première furie ; je la laisse passer sans m’émouvoir. Si je n’avais pas la modération que je lui prêche, j’aurais bonne grâce à la lui prêcher ! Émile me connaît trop pour me croire capable d’exiger de lui rien qui soit mal, et il sait bien qu’il ferait mal de quitter Sophie, dans le sens qu’il donne à ce mot. Il attend donc enfin que je m’explique. Alors je reprends mon discours.

« Croyez-vous, cher Émile, qu’un homme, en quelque situation qu’il se trouve, puisse être plus heureux que vous l’êtes depuis trois mois ? Si vous le croyez, détrompez-vous. Avant de goûter les plaisirs de la vie, vous en avez épuisé le bonheur. Il n’y a rien au delà de ce que vous avez senti. La félicité des sens est passagère ; l’état habituel du cœur y perd toujours. Vous avez plus joui par l’espérance que vous ne jouirez jamais en réalité. L’imagination qui pare ce qu’on désire l’abandonne dans la possession. Hors le seul être existant par lui-même, il n’y a rien de