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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/688

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une voiture aussi commode. Il revient essoufflé, et nous rencontre à moitié chemin.

Au voyage suivant Émile ne veut plus de chevaux.

Pourquoi ? lui dis-je ; nous n’avons qu’à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah ! dit-il, surchargerons-nous ainsi la respectable famille ? Vous voyez bien qu’elle veut tout nourrir, hommes et chevaux. Il est vrai, reprends-je, qu’ils ont la noble hospitalité de l’indigence. Les riches, avares dans leur faste, ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis. Allons à pied, dit-il ; n’en avez-vous pas le courage, vous qui partagez de si bon cœur les fatigants plaisirs de votre enfant ? Très volontiers, reprends-je à l’instant : aussi bien l’amour, à ce qu’il me semble, ne veut pas être fait avec tant de bruit.

En approchant, nous trouvons la mère et la fille plus loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Émile est tout en nage : une main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. Il y aurait bien des chevaux au monde, avant que nous fussions désormais tentés de nous en servir.

Cependant, il est assez cruel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L’été s’avance, les jours commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire, on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit ; et, quand nous ne venons pas dès le matin, il faut presque repartir aussitôt qu’on est arrivé. À force de nous plaindre et de s’inquiéter de nous, la mère pense enfin qu’à la vérité l’on ne peut nous loger décemment dans la maison, mais qu’on peut nous trouver un gîte au village pour y coucher quelquefois. À ces mots Émile frappe des mains, tressaillit de joie ; et Sophie, sans y songer, baise un peu plus souvent sa mère le jour qu’elle a trouvé cet expédient.

Peu à peu la douceur de l’amitié, la familiarité de l’innocence s’établissent et s’affermissent entre nous. Les jours prescrits par Sophie ou par sa mère, je viens ordinairement avec mon ami, quelquefois aussi je le laisse aller seul. La confiance élève l’âme, et l’on ne doit plus traiter un homme en enfant ; et qu’aurais-je avancé jusque-là, si mon élève ne méritait pas mon estime ? Il m’arrive aussi d’aller sans lui ; alors il est triste et ne murmure point : que serviraient ses murmures ? Et puis il sait bien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste, que nous allions ensemble ou séparément, on conçoit qu’aucun temps ne nous arrête, tout fiers d’arriver dans un état à pouvoir être plaints. Malheureusement, Sophie nous interdit cet honneur, et défend qu’on vienne par le mauvais temps. C’est la seule fois que je la trouve rebelle aux règles que je lui dicte en secret.

Un jour qu’il est allé seul, et que je ne l’attends que le lendemain, je le vois arriver le soir même, et je lui dis en l’embrassant : Quoi ! cher Émile, tu reviens à ton ami ! Mais, au lieu de répondre à mes caresses, il me dit avec un peu d’humeur : Ne croyez pas que je revienne si tôt de mon gré, je viens malgré moi. Elle a voulu que je vinsse ; je viens pour elle et non pas pour vous. Touché de cette naïveté, je l’embrasse derechef, en lui disant : Ame franche, ami sincère, ne me dérobe pas ce qui m’appartient. Si tu viens pour elle, c’est pour moi que tu le dis : ton retour est son ouvrage, mais ta franchise est le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles âmes. On peut laisser penser aux indifférents ce qu’ils veulent ; mais c’est un crime de souffrir qu’un ami nous fasse un mérite de ce que nous n’avons pas fait pour lui.

Je me garde bien d’avilir à ses yeux le prix de cet aveu, en y trouvant plus d’amour que de générosité, et en lui disant qu’il veut moins s’ôter le mérite de ce retour que le donner à Sophie. Mais voici comment il me dévoile le fond de son cœur sans y songer : s’il est venu à son aise, à petits pas, et rêvant à ses amours, Émile n’est que l’amant de Sophie ; s’il arrive à grands pas, échauffé, quoique un peu grondeur, Émile est l’ami de son Mentor.

On voit par ces arrangements que mon jeune homme est bien éloigné de passer sa vie auprès de Sophie et de la voir autant qu’il voudrait. Un voyage ou deux par semaine bornent les permissions qu’il reçoit ; et ses visites, souvent d’une seule demi-journée, s’étendent rarement au lendemain. Il emploie bien plus de temps à espérer de la voir, ou à se féliciter de l’avoir vue, qu’à la voir en effet. Dans celui même qu’il donne à ses voyages, il en passe moins auprès d’elle qu’à s’en approcher ou s’en