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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/686

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méfiant, mais délicat, sensible et craintif ; il sera plus alarmé qu’irrité ; il s’attachera bien plus à gagner sa maîtresse qu’à menacer son rival ; il l’écartera, s’il peut, comme un obstacle, sans le haïr comme un ennemi ; s’il le hait, ce ne sera pas pour l’audace de lui disputer un cœur auquel il prétend, mais pour le danger réel qu’il lui fait courir de le perdre ; son injuste orgueil ne s’offensera point sottement qu’on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite, et que l’honneur est dans le succès, il redoublera de soins pour se rendre aimable, et probablement il réussira. La généreuse Sophie, en irritant son amour par quelques alarmes, saura bien les régler, l’en dédommager ; et les concurrents, qui n’étaient soufferts que pour le mettre à l’épreuve, ne tarderont pas d’être écartés.

Mais où me sens-je insensiblement entraîné ? O Émile, qu’es-tu devenu ? Puis-je reconnaître en toi mon élève ? Combien je te vois déchu ! Où est ce jeune homme formé si durement, qui bravait les rigueurs des saisons, qui livrait son corps aux plus rudes travaux et son âme aux seules lois de la sagesse ; inaccessible aux préjugés, aux passions ; qui n’aimait que la vérité, qui ne cédait qu’à la raison, et ne tenait à rien de ce qui n’était pas lui ? Maintenant, amolli dans une vie oisive, il se laisse gouverner par des femmes ; leurs amusements sont ses occupations, leurs volontés sont ses lois ; une jeune fille est l’arbitre de sa destinée ; il rampe et fléchit devant elle ; le grave Émile est le jouet d’un enfant !

Tel est le changement des scènes de la vie : chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir ; mais l’homme est toujours le même. À dix ans, il est mené par des gâteaux, à vingt par une maîtresse, à trente par les plaisirs, à quarante par l’ambition, à cinquante par l’avarice : quand ne court-il qu’après la sagesse ? Heureux celui qu’on y conduit malgré lui ! Qu’importe de quel guide on se serve, pourvu qu’il le mène au but ? Les héros, les sages eux-mêmes, ont payé ce tribut à la faiblesse humaine ; et tel dont les doigts ont cassé des fuseaux n’en fut pas pour cela moins grand homme.

Voulez-vous étendre sur la vie entière l’effet d’une heureuse éducation, prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de l’enfance ; et, quand votre élève est ce qu’il doit être, faites qu’il soit le même dans tous les temps. Voilà la dernière perfection qu’il vous reste à donner à votre ouvrage. C’est pour cela surtout qu’il importe de laisser un gouverneur aux jeunes hommes ; car d’ailleurs il est peu à craindre qu’ils ne sachent pas faire l’amour sans lui. Ce qui trompe les instituteurs, et surtout les pères, c’est qu’ils croient qu’une manière de vivre en exclut une autre, et qu’aussitôt qu’on est grand on doit renoncer à tout ce qu’on faisait étant petit. Si cela était, à quoi servirait de soigner l’enfance, puisque le bon ou le mauvais usage qu’on en ferait s’évanouirait avec elle, et qu’en prenant des manières de vivre absolument différentes, on prendrait nécessairement d’autres façons de penser.

Comme il n’y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire, il n’y a guère que de grandes passions qui la fassent dans les mœurs. Bien que nos goûts et nos inclinaisons changent, ce changement, quelquefois assez brusque, est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchants, comme dans une bonne dégradation de couleurs, l’habile artiste doit rendre les passages imperceptibles, confondre et mêler les teintes, et, pour qu’aucune ne tranche, en étendre plusieurs sur tout son travail. Cette règle est confirmée par l’expérience ; les gens immodérés changent tous les jours d’affections, de goûts, de sentiments, et n’ont pour toute constance que l’habitude du changement ; mais l’homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques, et ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plaisirs qu’il aimait enfant.

Si vous faites qu’en passant dans un nouvel âge les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui l’a précédé, qu’en contractant de nouvelles habitudes ils n’abandonnent point les anciennes, et qu’ils aiment toujours à faire ce qui est bien, sans égard au temps où ils ont commencé, alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage, et vous serez sûrs d’eux jusqu’à la fin de leurs jours ; car la révolution la plus à craindre est celle de l’âge sur lequel vous veillez maintenant. Comme on le regrette toujours, on perd difficilement dans la suite les goûts qu’on y a conservés ; au lieu