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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/67

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moi, je ne les oublierai jamais assez tôt pour votre honneur et pour mon repos, et malheureusement j’en suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avaient quelque fois frappé mon oreille en passant auprès du port ; mais je ne croyais pas qu’elles pussent jamais sortir de la bouche d’un honnête homme ; je suis très sûre au moins qu’elles n’entrèrent jamais dans le dictionnaire des amants, et j’étais bien éloignée de penser qu’elles pussent être d’usage entre vous et moi. Eh dieux ! quel amour est le vôtre, s’il assaisonne ainsi ses plaisirs ! Vous sortiez, il est vrai, d’un long repas, et je vois ce qu’il faut pardonner en ce pays aux excès qu’on y peut faire ; c’est aussi pour cela que je vous en parle. Soyez certain qu’un tête-à-tête où vous m’auriez traitée ainsi de sang-froid eût été le dernier de notre vie.

Mais ce qui m’alarme sur votre compte, c’est que souvent la conduite d’un homme échauffé de vin n’est que l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. Croirai-je que dans un état où l’on ne déguise rien vous vous montrâtes tel que vous êtes ? Que deviendrais-je si vous pensiez à jeun comme vous parliez hier au soir ? Plutôt que de supporter un pareil mépris, j’aimerais mieux éteindre un feu si grossier, et perdre un amant qui, sachant si mal honorer sa maîtresse, mériterait si peu d’en être estimé. Dites-moi, vous qui chérissez les sentiments honnêtes, seriez-vous tombé dans cette erreur cruelle, que l’amour heureux n’a plus de ménagement à garder avec la pudeur, et qu’on ne doit plus de respect à celle dont on n’a plus de rigueur à craindre ? Ah ! si vous aviez toujours pensé ainsi, vous auriez été moins à redouter, et je ne serais pas si malheureuse ! Ne vous y trompez pas, mon ami ; rien n’est si dangereux pour les vrais amants que les préjugés du monde ; tant de gens parlent d’amour, et si peu savent aimer, que la plupart prennent pour ses pures et douces lois les viles maximes d’un commerce abject, qui, bientôt assouvi de lui-même, a recours aux monstres de l’imagination et se déprave pour se soutenir.

Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. C’est lui, c’est son feu divin qui sait épurer nos penchants naturels, en les concentrant dans un seul objet ; c’est lui qui nous dérobe aux tentations, et qui fait qu’excepté cet objet unique un sexe n’est plus rien pour l’autre. Pour une femme ordinaire tout homme est toujours un homme ; mais pour celle dont le cœur aime, il n’y a point d’homme que son amant. Que dis-je ? Un amant n’est-il qu’un homme ? Ah ! qu’il est un être bien plus sublime ! Il n’y a point d’homme pour celle qui aime : son amant est plus ; tous les autres sont moins ; elle et lui sont les seuls de leur espèce. Ils ne désirent pas, ils aiment. Le cœur ne suit point les sens, il les guide ; il couvre leurs égarements d’un voile délicieux. Non, il n’y a rien d’obscène que la débauche et son grossier langage. Le véritable amour toujours modeste n’arrache point ses faveurs avec audace ; il les dérobe avec timidité. Le mystère, le silence, la honte craintive, aiguisent et cachent ses doux transports. Sa flamme honore et purifie toutes ses caresses ; la décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur. Ah ! dites, vous qui connûtes les vrais plaisirs, comment une cynique effronterie pourrait-elle s’allier avec eux ? Comment ne bannirait-elle pas leur délire et tout leur charme ? Comment ne souillerait-elle pas cette image de perfection sous laquelle on se plaît à contempler l’objet aimé ? Croyez-moi, mon ami, la débauche et l’amour ne sauraient loger ensemble, et ne peuvent pas même se compenser. Le cœur fait le vrai bonheur quand on s’aime, et rien n’y peut suppléer sitôt qu’on ne s’aime plus.

Mais quand vous seriez assez malheureux pour vous plaire à ce déshonnête langage, comment avez-vous pu vous résoudre à l’employer si mal à propos, et à prendre avec celle qui vous est chère un ton et des manières qu’un homme d’honneur doit même ignorer ? Depuis quand est-il doux d’affliger ce qu’on aime, et quelle est cette volupté barbare qui se plaît à jouir du tourment d’autrui ? Je n’ai pas oublié que j’ai perdu le droit d’être respectée ; mais si je l’oubliais jamais, est-ce à vous de me le rappeler ? Est-ce à l’auteur de ma faute d’en aggraver la punition ? Ce serait à lui plutôt à m’en consoler. Tout le monde a droit de me mépriser, hors vous. Vous me devez le prix de l’humiliation où vous m’avez réduite : et tant de