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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/668

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dans le second, chaque caractère étant développé par les institutions sociales, et chaque esprit ayant reçu sa forme propre et déterminée, non de l’éducation seule, mais du concours bien ou mal ordonné du naturel et de l’éducation, on ne peut plus les assortir qu’en les présentant l’un à l’autre pour voir s’ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances.

Le mal est qu’en développant les caractères l’état social distingue les rangs, et que l’un de ces deux ordres n’étant point semblable à l’autre, plus on distingue les conditions, plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis et tous les désordres qui en dérivent ; d’où l’on voit, par une conséquence évidente, que, plus on s’éloigne de l’égalité, plus les sentiments naturels s’altèrent ; plus l’intervalle des grands aux petits s’accroît, plus le lien conjugal se relâche ; plus il y a de riches et de pauvres, moins il y a de pères et de maris. Le maître ni l’esclave n’ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état.

Voulez-vous prévenir les abus et faire d’heureux mariages, étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines, et consultez la nature. N’unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée, et qui ne se conviendront plus, cette condition venant à changer, mais des gens qui se conviendront dans quelque situation qu’ils se trouvent, dans quelque pays qu’ils habitent, dans quelque rang qu’ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage, mais je dis que l’influence des rapports naturels l’emporte tellement sur la leur, que c’est elle seule qui décide du sort de la vie, et qu’il y a telle convenance de goûts, d’humeurs, de sentiments, de caractères, qui devrait engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber sur deux époux bien unis, ils jouiront d’un plus vrai bonheur à pleurer ensemble, qu’ils n’en auraient dans toutes les fortunes de la terre, empoisonnées par la désunion des cœurs.

Au lieu donc de destiner dès l’enfance une épouse à mon Émile, j’ai attendu de connaître celle qui lui convient. Ce n’est point moi qui fais cette destination, c’est la nature ; mon affaire est de trouver le choix qu’elle a fait. Mon affaire, je dis la mienne et non celle du père ; car en me confiant son fils, il me cède sa place, il substitue mon droit au sien ; c’est moi qui suis le vrai père d’Émile, c’est moi qui l’ai fait homme. J’aurais refusé de l’élever si je n’avais pas été le maître de le marier à son choix, c’est-à-dire au mien. Il n’y a que le plaisir de faire un heureux qui puisse payer ce qu’il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.

Mais ne croyez pas non plus que j’ai attendu, pour trouver l’épouse d’Émile, que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n’est qu’un prétexte pour lui faire connaître les femmes, afin qu’il sente le prix de celle qui lui convient. Dès longtemps Sophie est trouvée ; peut-être Émile l’a-t-il déjà vue ; mais il ne la reconnaîtra que quand il en sera temps.

Quoique l’égalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage, quand cette égalité se joint aux autres convenances, elle leur donne un nouveau prix ; elle n’entre en balance avec aucune, mais la fait pencher quand tout est égal.

Un homme, à moins qu’il ne soit monarque, ne peut pas chercher une femme dans tous les états ; car les préjugés qu’il n’aura pas, il les trouvera dans les autres ; et telle fille lui conviendrait peut-être, qu’il ne l’obtiendrait pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d’un père judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son élève un établissement au-dessus de son rang, car cela ne dépend pas de lui. Quand il le pourrait, il ne devrait pas le vouloir encore ; car qu’importe le rang au jeune homme, du moins au mien ? Et cependant, en montant, il s’expose à mille maux réels qu’il sentira toute sa vie. Je dis même qu’il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures, comme la noblesse et l’argent, parce que chacun des deux ajoute moins de prix à l’autre qu’il n’en reçoit d’altération ; que de plus on ne s’accorde jamais sur l’estimation commune ; qu’enfin la préférence que chacun donne à sa