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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/651

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et ce qu’on lui peut dire et ce qu’elle en doit penser.

D’ailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime ; elle doit surtout obtenir celle de son époux ; elle ne doit pas seulement lui faire aimer sa personne, mais lui faire approuver sa conduite ; elle doit justifier devant le public le choix qu’il a fait, et faire honorer le mari de l’honneur qu’on rend à la femme. Or, comment s’y prendra-t-elle pour tout cela, si elle ignore nos institutions, si elle ne sait rien de nos usages, de nos bienséances, si elle ne connaît ni la source des jugements humains, ni les passions qui les déterminent ? Dès là qu’elle dépend à la fois de sa propre conscience et des opinions des autres, il faut qu’elle apprenne à comparer ces deux règles, à les concilier, et à ne préférer la première que quand elles sont en opposition. Elle devient le juge de ses juges, elle décide quand elle doit s’y soumettre et quand elle doit les récuser. Avant de rejeter ou d’admettre leurs préjugés, elle les pèse ; elle apprend à remonter à leur source, à les prévenir, à se les rendre favorables ; elle a soin de ne jamais s’attirer le blâme quand son devoir lui permet de l’éviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit et sa raison.

Je reviens toujours au principe, et il me fournit la solution de toutes mes difficultés. J’étudie ce qui est, j’en recherche la cause, et je trouve enfin que ce qui est est bien. J’entre dans des maisons ouvertes dont le maître et la maîtresse font conjointement les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation, tous deux sont d’une égale politesse, tous deux également pourvus de goût et d’esprit, tous deux animés du même désir de bien recevoir leur monde, et de renvoyer chacun content d’eux. Le mari n’omet aucun soin pour être attentif à tout : il va, vient, fait la ronde et se donne mille peines ; il voudrait être tout attention. La femme reste à sa place ; un petit cercle se rassemble autour d’elle, et semble lui cacher le reste de l’assemblée ; cependant il ne s’y passe rien qu’elle n’aperçoive, il n’en sort personne à qui elle n’ait parlé ; elle n’a rien omis de ce qui pouvait intéresser tout le monde ; elle n’a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable ; et sans rien troubler à l’ordre, le moindre de la compagnie n’est pas plus oublié que le premier. On est servi, l’on se met à table : l’homme, instruit des gens qui se conviennent, les placera selon ce qu’il sait ; la femme, sans rien savoir, ne s’y trompera pas ; elle aura déjà lu dans les yeux, dans le maintien, toutes les convenances, et chacun se trouvera placé comme il veut l’être. Je ne dis point qu’au service personne n’est oublié. Le maître de la maison, en faisant la ronde, aura pu n’oublier personne ; mais la femme devine ce qu’on regarde avec plaisir et vous en offre ; en parlant à son voisin elle a l’œil au bout de la table ; elle discerne celui qui ne mange point parce qu’il n’a pas faim, et celui qui n’ose se servir ou demander parce qu’il est maladroit ou timide. En sortant de table, chacun croit qu’elle n’a songé qu’à lui ; tous ne pensent pas qu’elle ait eu le temps de manger un seul morceau ; mais la vérité est qu’elle a mangé plus que personne.

Quand tout le monde est parti, l’on parle de ce qui s’est passé. L’homme rapporte ce qu’on lui a dit, ce qu’on dit et fait ceux avec lesquels il s’est entretenu. Si ce n’est pas toujours là-dessus que la femme est plus exacte, en revanche elle a vu ce qui s’est dit tout bas à l’autre bout de la salle ; elle sait ce qu’un tel a pensé, à quoi tenait tel propos ou tel geste ; il s’est fait à peine un mouvement expressif dont elle n’ait l’interprétation toute prête, et presque toujours conforme à la vérité.

Le même tour d’esprit qui fait exceller une femme du monde dans l’art de tenir maison, fait exceller une coquette dans l’art d’amuser plusieurs soupirants. Le manège de la coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la politesse : car, pourvu qu’une femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait ; mais la coquette perdrait bientôt son empire par cette uniformité maladroite ; à force de vouloir obliger tous ses amants, elle les rebuterait tous. Dans la société, les manières qu’on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun ; pourvu qu’on soit bien traité, l’on y regarde pas de si près sur les préférences ; mais en amour, une faveur qui n’est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimerait cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous