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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/610

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deviendrait supérieur aux tentations, il lui en coûterait même peu de leur résister : bientôt l’image affreuse dont elles seraient accompagnées le distrairait d’elles ; et, toujours rebutées, elles se lasseraient de revenir. C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre faiblesse, et l’on est toujours fort pour faire ce qu’on veut fortement ; volenti nihil difficile. Oh ! si nous détestions le vice autant que nous aimons la vie, nous nous abstiendrions aussi aisément d’un crime agréable que d’un poison mortel dans un mets délicieux.

Comment ne voit-on pas que, si toutes les leçons qu’on donne sur ce point à un jeune homme sont sans succès, c’est qu’elles sont sans raison pour son âge, et qu’il importe à tout âge de revêtir la raison des formes qui la fassent aimer ? Parlez-lui gravement quand il le faut ; mais que ce que vous lui dites ait toujours un attrait qui le force à vous écouter. Ne combattez pas ses désirs avec sécheresse ; n’étouffez pas son imagination, guidez-la de peur qu’elle n’engendre des monstres. Parlez-lui de l’amour, des femmes, des plaisirs ; faites qu’il trouve dans vos conversations un charme qui flatte son jeune cœur ; n’épargnez rien pour devenir son confident : ce n’est qu’à ce titre que vous serez vraiment son maître. Alors ne craignez plus que vos entretiens l’ennuient ; il vous fera parler plus que vous ne voudrez.

Je ne doute pas un instant que, si sur ces maximes j’ai su prendre toutes les précautions nécessaires, et tenir à mon Émile les discours convenables à la conjoncture où le progrès des ans l’a fait arriver, il ne vienne de lui-même au point où je veux le conduire, qu’il ne se mette avec empressement sous ma sauvegarde, et qu’il ne me dise avec toute la chaleur de son âge, frappé des dangers dont il se voit environné : O mon ami, mon protecteur, mon maître, reprenez l’autorité que vous voulez déposer au moment qu’il m’importe le plus qu’elle vous reste ; vous ne l’aviez jusqu’ici que par ma faiblesse, vous l’aurez maintenant par ma volonté, et elle m’en sera plus sacrée. Défendez-moi de tous les ennemis qui m’assiègent, et surtout de ceux que je porte avec moi, et qui me trahissent ; veillez sur votre ouvrage, afin qu’il demeure digne de vous. Je veux obéir à vos lois, je le veux toujours, c’est ma volonté constante ; si jamais je vous désobéis, ce sera malgré moi : rendez-moi libre en me protégeant contre mes passions qui me font violence ; empêchez-moi d’être leur esclave, et forcez-moi d’être mon propre maître en n’obéissant point à mes sens, mais à ma raison.

Quand vous aurez amené votre élève à ce point (et s’il n’y vient pas, ce sera votre faute), gardez-vous de le prendre trop vite au mot, de peur que, si jamais votre empire lui paraît trop rude, il ne se croie en droit de s’y soustraire en vous accusant de l’avoir surpris. C’est en ce moment que la réserve et la gravité sont à leur place ; et ce ton lui en imposera d’autant plus, que ce sera la première fois qu’il vous l’aura vu prendre.

Vous lui direz donc : « Jeune homme, vous prenez légèrement des engagements pénibles ; il faudrait les connaître pour être en droit de les former : vous ne savez pas avec quelle fureur les sens entraînent vos pareils dans le gouffre des vices, sous l’attrait du plaisir. Vous n’avez point une âme abjecte, je le sais bien ; vous ne violerez jamais votre foi ; mais combien de fois peut-être vous vous repentirez de l’avoir donnée ! combien de fois vous maudirez celui qui vous aime, quand, pour vous dérober aux maux qui vous menacent, il se verra forcé de vous déchirer le cœur ! Tel qu’Ulysse, ému du chant des Sirènes, criait à ses conducteurs de le déchaîner, séduit par l’attrait des plaisirs, vous voudrez briser les liens qui vous gênent ; vous m’importunerez de vos plaintes ; vous me reprocherez ma tyrannie quand je serai le plus tendrement occupé de vous ; en ne songeant qu’à vous rendre heureux, je m’attirerai votre haine. O mon Émile, je ne supporterai jamais la douleur de t’être odieux ; ton bonheur même est trop cher à ce prix. Bon jeune homme, ne voyez-vous pas qu’en vous obligeant à m’obéir, vous m’obligez à vous conduire, à m’oublier pour me dévouer à vous, à n’écouter ni vos plaintes, ni vos murmures, à combattre incessamment vos désirs et les miens. Vous m’imposez un joug plus dur que le vôtre. Avant de nous en charger tous deux, consultons nos forces ; prenez du temps, donnez-m’en pour y penser, et sachez que le plus lent à promettre est toujours le plus fidèle à tenir. »

Sachez aussi vous-même que plus vous vous