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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/592

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par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous me dites ? D’ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer plus évidente que l’axiome qu’elle doit détruire ? Il est tout aussi croyable qu’un bon syllogisme est un mensonge, qu’il l’est que la partie est plus grande que le tout.


L’inspiré

Quelle différence ! Mes preuves sont sans réplique ; elles sont d’un ordre surnaturel.


Le raisonneur

Surnaturel ! Que signifie ce mot ? Je ne l’entends pas.


L’inspiré

Des changements dans l’ordre de la nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espèce.


Le raisonneur

Des prodiges ! des miracles ! Je n’ai jamais rien vu de tout cela.


L’inspiré

D’autres l’ont vu pour vous. Des nuées de témoins… le témoignage des peuples…


Le raisonneur

Le témoignage des peuples est-il d’un ordre surnaturel ?


L’inspiré

Non ; mais quand il est unanime, il est incontestable.


Le raisonneur

Il n’y a rien de plus incontestable que les principes de la raison, et l’on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car l’attestation du genre humain n’en est pas une.


L’inspiré

O cœur endurci ! la grâce ne vous parle point.


Le raisonneur

Ce n’est pas ma faute ; car, selon vous, il faut avoir déjà reçu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au lieu d’elle.


L’inspiré

Ah ! c’est ce que je fais, et vous ne m’écoutez pas. Mais que dites-vous des prophéties ?


Le raisonneur

Je dis premièrement que je n’ai pas plus entendu de prophéties que je n’ai vu de miracles. Je dis de plus qu’aucune prophétie ne saurait faire autorité pour moi.


L’inspiré

Satellite du démon ! et pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité pour vous ?


Le raisonneur

Parce que, pour qu’elles la fissent, il faudrait trois choses dont le concours est impossible ; savoir que j’eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l’événement, et qu’il me fût démontré que cet événement n’a pu cadrer fortuitement avec la prophétie ; car, fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu’un axiome de géométrie, puisque la clarté d’une prédiction faite au hasard n’en rend pas l’accomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l’a prédit.

Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. À croire tout cela sur la foi d’autrui, et à soumettre à l’autorité des hommes l’autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit pouvaient souffrir quelque atteinte, il n’y aurait plus pour moi nulle espèce de certitude ; et, loin d’être sûr que vous me parlez de la part de Dieu, je ne serais pas même assuré qu’il existe.

Voilà bien des difficultés, mon enfant, et ce n’est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s’excluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est qu’une le soit. Pour la reconnaître il ne suffit pas d’en examiner une, il faut les examiner toutes ; et, dans quelque matière que ce soit, on ne doit pas condamner sans entendre [1] ; il faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce

  1. Plutarque rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties. Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé : s’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée ; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive ressemble beaucoup à celle de ces stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l’on est injuste.