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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/544

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hommes, et quels genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle qu’il veut occuper.

Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidents communs à l’espèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de l’inégalité naturelle et civile, et le tableau de tout l’ordre social.

Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux. En s’attachant d’abord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affectés, et quelles passions en doivent naître : on voit que c’est réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient et se resserrent. C’est moins la force des bras que la modération des cœurs qui rend les hommes indépendants et libres. Quiconque désire peu de chose tient à peu de gens ; mais confondant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes, et n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnements.

Il y a dans l’état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu’il est impossible dans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l’espèce d’équilibre que la nature avait mis entre eux [1]. De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil entre l’apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier ; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instruments à la violence et d’armes à l’iniquité : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et la raison. Reste à voir si le rang qu’ils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui l’occupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l’étude qui nous importe ; mais pour la bien faire, il faut commencer par connaître le cœur humain.

S’il ne s’agissait que de montrer aux jeunes gens l’homme par son masque, on n’aurait pas besoin de le leur montrer, ils le verraient toujours de reste ; mais, puisque le masque n’est pas l’homme, et qu’il ne faut pas que son vernis le séduise, en leur peignant les hommes, peignez-les leur tels qu’ils sont, non pas afin qu’ils les haïssent, mais afin qu’ils les plaignent et ne leur veuillent pas ressembler. C’est, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que l’homme puisse avoir sur son espèce.

Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu’à présent, et d’instruire plutôt le jeune homme par l’expérience d’autrui que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine ; mais si, respecté d’eux, il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le spectacle du monde, disait Pythagore, ressemble à celui des jeux olympiques : les uns y tiennent boutique et ne songent qu’à leur profit ; les autres y payent de leur personne et cherchent la gloire ; d’autres se contentent de voir les jeux, et ceux-ci ne sont pas les pires.

Je voudrais qu’on choisît tellement les sociétés d’une jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui ; et qu’on lui apprît à si bien connaître le monde, qu’il pensât mal de tout ce qui s’y fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude ; qu’il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque, mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre.

  1. L’esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, et celui qui a contre celui qui n’a rien : cet inconvénient est inévitable et il est sans exception.