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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/524

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change, et les regards ne remuent pas les corps.

2° Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de l’eau ; alors le bâton n’est plus courbe, le bout voisin de notre œil nous cache exactement l’autre bout [1]. Notre œil a-t-il redressé le bâton ?

3° Nous agitons la surface de l’eau ; nous voyons le bâton se plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zigzag, et suivre les ondulations de l’eau. Le mouvement que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, et fondre ainsi le bâton ?

4° Nous faisons écouler l’eau, et nous voyons le bâton se redresser peu à peu, à mesure que l’eau baisse. N’en voilà-t-il pas plus qu’il ne faut pour éclaircir le fait et trouver la réfraction ? Il n’est donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous n’avons besoin que d’elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.

Supposons l’enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences ; c’est alors qu’il faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l’eau, laissez-le dans sa situation, et que l’enfant y passe la main d’un bout à l’autre, il ne sentira point d’angle ; le bâton n’est donc pas brisé.

Vous me direz qu’il n’y a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en forme. Il est vrai ; mais ne voyez-vous pas que, sitôt que l’esprit est parvenu jusqu’aux idées, tout jugement est un raisonnement ? La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc, sitôt que l’on compare une sensation à une autre, on raisonne. L’art de juger et l’art de raisonner sont exactement le même.

Émile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux qu’il l’apprenne autour de ce bâton. Il n’aura point disséqué d’insectes ; il n’aura point compté les taches du soleil ; il ne saura ce que c’est qu’un microscope et un télescope. Vos doctes élèves se moqueront de son ignorance. Ils n’auront pas tort ; car avant de se servir de ces instruments, j’entends qu’il les invente, et vous vous doutez bien que cela ne viendra pas si tôt.

Voilà l’esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l’enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés, et qu’il croie sentir deux boules, je ne lui permettrai point d’y regarder, qu’auparavant il ne soit convaincu qu’il n’y en a qu’une.

Ces éclaircissements suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qu’a fait jusqu’ici l’esprit de mon élève, et la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes effrayés peut-être de la quantité de choses que j’ai fait passer devant lui. Vous craignez que je n’accable son esprit sous ses multitudes de connaissances. C’est tout le contraire ; je lui apprends bien plus à les ignorer qu’à les savoir. Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour qu’il reconnaisse l’entrée, mais je ne lui permets jamais d’aller loin.

Forcé d’apprendre de lui-même, il use de sa raison et non de celle d’autrui ; car, pour ne rien donner à l’opinion, il ne faut rien donner à l’autorité ; et la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit résulter une vigueur d’esprit semblable à celle qu’on donne au corps par le travail et par la fatigue. Un autre avantage est qu’on n’avance qu’à proportion de ses forces. L’esprit, non plus que le corps, ne porte que ce qu’il peut porter. Quand l’entendement s’approprie les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce qu’il en tire ensuite est à lui ; au lieu qu’en surchargeant la mémoire à son insu, on s’expose à n’en jamais rien tirer qui lui soit propre.

Émile a peu de connaissances, mais celles qu’il a sont véritablement siennes ; il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu’il sait et qu’il sait bien, la plus importante est qu’il y en a beaucoup qu’il ignore et qu’il peut savoir un jour, beaucoup plus que d’autres hommes savent et qu’il ne saura de sa vie, et une infinité d’autres qu’aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumières, mais par la faculté d’en acquérir ; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins

  1. J’ai depuis trouvé le contraire par une expérience plus exacte. La réfraction agit circulairement, et le bâton parait plus gros par le bout qui est dans l’eau que par l’autre ; mais cela ne change rien à la force du raisonnement, et la conséquence n’en est pas moins juste.