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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/52

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peuvent aimer deux fois. Accuseras-tu le mien d’en être ?

Reprenons-la donc, cette vie solitaire que je ne quittai qu’à regret. Non, le cœur ne se nourrit point dans le tumulte du monde : les faux plaisirs lui rendent la privation des vrais plus amère, et il préfère sa souffrance à de vains dédommagements. Mais, ma Julie, il en est, il en peut être de plus solides à la contrainte où nous vivons, et tu sembles les oublier ! Quoi ! passer quinze jours entiers si près l’un de l’autre sans se voir ou sans se rien dire ! Ah ! que veux-tu qu’un cœur brûlé d’amour fasse durant tant de siècles ? L’absence même serait moins cruelle. Que sert un excès de prudence qui nous fait plus de maux qu’il n’en prévient ? Que sert de prolonger sa vie avec son supplice ? Ne vaudrait-il pas mieux cent fois se voir un seul instant et puis mourir ?

Je ne le cache point, ma douce amie, j’aimerais à pénétrer l’aimable secret que tu me dérobes ; il n’en fut jamais de plus intéressant pour nous ; mais j’y fais d’inutiles efforts. Je saurai pourtant garder le silence que tu m’imposes, et contenir une indiscrète curiosité : mais en respectant un si doux mystère, que n’en puis-je au moins assurer l’éclaircissement ? Qui sait, qui sait encore si tes projets ne portent point sur des chimères ? Chère âme de ma vie, ah ! commençons du moins par les bien réaliser.

P.-S. ─ J’oubliais de te dire que M. Roguin m’a offert une compagnie dans le régiment qu’il lève pour le roi de Sardaigne. J’ai été sensiblement touché de l’estime de ce brave officier ; je lui ai dit, en le remerciant, que j’avais la vue trop courte pour le service, et que ma passion pour l’étude s’accordait mal avec une vie aussi active. En cela je n’ai point fait un sacrifice à l’amour. Je pense que chacun doit sa vie et son sang à la patrie ; qu’il n’est pas permis de s’aliéner à des princes auxquels on ne doit rien, moins encore de se vendre, et de faire du plus noble métier du monde celui d’un vil mercenaire. Ces maximes étaient celles de mon père, que je serais bien heureux d’imiter dans son amour pour ses devoirs et pour son pays. Il ne voulut jamais entrer au service d’aucun prince étranger ; mais, dans la guerre de I7I2, il porta les armes avec honneur pour la patrie ; il se trouva dans plusieurs combats, à l’un desquels il fut blessé ; et à la bataille de Wilmerghen il eut le bonheur d’enlever un drapeau ennemi sous les yeux du général de Sacconex.

Lettre XXXV de Julie

Je ne trouve pas, mon ami, que les deux mots que j’avais dits en riant sur Mme Belon valussent une explication si sérieuse. Tant de soins à se justifier produisent quelquefois un préjugé contraire, et c’est l’attention qu’on donne aux bagatelles qui seule en fait des objets importants. Voilà ce qui sûrement n’arrivera pas entre nous ; car les cœurs bien occupés ne sont guère pointilleux, et les tracasseries des amants sur des riens ont presque toujours un fondement beaucoup plus réel qu’il ne semble.

Je ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une occasion de traiter entre nous de la jalousie ; sujet malheureusement trop important pour moi.

Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes et par le tour commun de nos goûts, que l’amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous avons reçues, il faut qu’il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement serait bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible, un éternel ennui, succéderaient à l’amour éteint, et nous ne saurions longtemps vivre après avoir cessé d’aimer. En mon particulier, tu sens bien qu’il n’y a que le délire de la passion qui puisse me voiler l’horreur de ma situation présente, et qu’il faut que j’aime avec transport, ou que je meure de douleur. Vois donc si je suis fondée à discuter sérieusement un point d’où doit dépendre le bonheur ou le malheur de mes jours.

Autant que je puis juger de moi-même, il me semble que, souvent affectée avec trop de vivacité, je suis pourtant peu sujette à l’emportement. Il faudrait que mes peines eussent fermenté longtemps en dedans pour que j’osasse en découvrir la source à leur auteur ; et comme je suis persuadée qu’on ne peut faire une offense sans le vouloir, je supporterais plutôt