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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/505

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Jean-Jacques

Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun.


Émile

Oh ! que vous devez avoir faim !


Jean-Jacques

Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c’est justement l’heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency !…


Émile

Oui ; mais hier nous voyions la forêt, et d’ici nous ne voyons pas la ville.


Jean-Jacques

Voilà le mal… Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position !…


Émile

O mon bon ami !


Jean-Jacques

Ne disions-nous pas que la forêt était…


Émile

Au nord de Montmorency.


Jean-Jacques

Par conséquent Montmorency doit être…


Émile

Au sud de la forêt.


Jean-Jacques

Nous avons un moyen de trouver le nord à midi ?


Émile

Oui, par la direction de l’ombre.


Jean-Jacques

Mais le sud ?


Émile

Comment faire ?


Jean-Jacques

Le sud est l’opposé du nord.


Émile

Cela est vrai ; il n’y a qu’à chercher l’opposé de l’ombre. Oh ! voilà le sud ! voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce côté.


Jean-Jacques

Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.


Émile, frappant des mains, et poussant un cri de joie.

Ah ! je vois Montmorency ! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner, courons vite : l’astronomie est bonne à quelque chose.

Prenez garde que, s’il ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera ; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu’il n’oubliera de sa vie la leçon de cette journée ; au lieu que, si je n’avais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu’on peut par les actions, et ne dire que ce qu’on ne saurait faire.

Le lecteur ne s’attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d’étude : mais, de quoi qu’il soit question, je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l’élève ; car, encore une fois, le mal n’est pas dans ce qu’il n’entend point, mais dans ce qu’il croit entendre.

Je me souviens que, voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquais comment se faisait l’encre. Je lui disais que sa noirceur ne venait que d’un fer très divisé, détaché du vitriol, et précipité par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte explication, le petit traître m’arrêta tout court avec ma question que je lui avais apprise : me voilà fort embarrassé.

Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti ; j’envoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison, et d’autre vin à huit sous chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution d’alcali fixe ; puis, ayant devant moi, dans deux verres, de ces deux différents vins [1], je lui parlai ainsi :

On falsifie plusieurs denrées pour les faire paraître meilleures qu’elles ne sont. Ces falsifications trompent l’œil et le goût ; mais elles sont nuisibles, et rendent la chose falsifiée pire, avec sa belle apparence, qu’elle n’était auparavant.

On falsifie surtout les boissons, et surtout les vins, parce que la tromperie est plus difficile à connaître, et donne plus de profit au trompeur.

La falsification des vins verts ou aigres se fait avec de la litharge, la litharge est une préparation

  1. À chaque explication qu’on veut donner à l’enfant, un petit appareil qui la précède sert beaucoup à le rendre attentif.