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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/5

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facile, punie enfin par son propre cœur de l’excès de son indulgence ; un jeune homme honnête et sensible, plein de foiblesse et de beaux discours ; un vieux gentilhomme entêté de sa noblesse, sacrifiant tout à l’opinion ; un Anglois généreux et brave, toujours passionné par sagesse, toujours raisonnant sans raison...

N. Un mari débonnaire et hospitalier, empressé d’établir dans sa maison l’ancien amant de sa femme...

R. Je vous renvoie à l’inscription de l’estampe.

N. Les belles âmes !… Le beau mot !

R. Ô philosophie ! combien tu prends de peine a rétrécir les cœurs, à rendre les hommes petits !

N. L’esprit romanesque les agrandit et les trompe. Mais revenons. Les deux amies ?... Qu’en dites-vous ?... Et cette conversion subite au temple ?... La grâce, sans doute ?...

R. Monsieur...

N. Une femme chrétienne, une dévote qui n’apprend point le catéchisme à ses enfans ; qui meurt sans vouloir prier Dieu ; dont la mort cependant édifie un pasteur et convertit un athée... Oh !...

R. Monsieur...

N. Quant à l’intérêt, il est pour tout le monde, il est nul. Pas une mauvaise action, pas un méchant homme qui fasse craindre pour les bons ; des événements si naturels, si simples, qu’ils le sont trop ; rien d’inopiné, point de coup de théâtre : tout est prévu long-temps d’avance, tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir registre de ce que chacun peut voir tous les jours dans sa maison ou dans celle de son voisin ?

R. C’est-à-dire qu’il vous faut des hommes communs et des événemens rares : je crois que j’aimerois mieux le contraire. D’ailleurs, vous jugez ce que vous avez lu comme un roman. Ce n’en est point un ; vous l’avez dit vous-même. C’est un recueil de lettres.

N. Qui ne sont point des lettres ; je crois l’avoir dit aussi. Quel style épistolaire ! qu’il est guindé ! que d’exclamations ! que d’apprêts ! quelle emphase pour ne dire que des choses communes ! quels grands mots pour de petits raisonnemens ! rarement du sens, de la justesse ; jamais ni finesse, ni force, ni profondeur. Une diction toujours dans les nues, et des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la nature, avouez que leur style est peu naturel.

R. Je conviens que, dans le point de vue ou vous êtes, il doit vous paroître ainsi.

N. Comptez-vous que le public le verra d’un autre œil ? et n’est-ce pas mon jugement que vous demandez ?

R. C’est pour l’avoir plus au long que je vous réplique. Je vois que vous aimeriez mieux des lettres faites pour être imprimées.

N. Ce souhait paroît assez bien fondé pour celles qu’on donne à l’impression.

R. On ne verra donc jamais les hommes dans les livres comme ils veulent s’y montrer ?

N. L’auteur comme il veut s’y montrer ; ceux qu’il dépeint tels qu’ils sont. Mais cet avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint, pas un caractère assez bien marqué, nulle observation solide, aucune connaissance du monde. Qu’apprend-on dans la petite sphère de deux ou trois amans ou amis toujours occupés d’eux seuls ?

R. On apprend à aimer l’humanité. Dans les grandes sociétés on n’apprend qu’à haïr les hommes. Votre jugement est sévère ; celui du public doit l’être encore plus. Sans le taxer d’injustice, je veux vous dire à mon tour de quel œil je vois ces lettres : moins pour excuser les défauts que vous y blâmez, que pour en trouver la source.

Dans la retraite on a d’autres manières de voir et de sentir que dans le commerce du monde ; les passions autrement modifiées ont aussi d’autres expressions ; l’imagination toujours frappée des mêmes objets s’en affecte plus vivement. Ce petit nombre d’images revient toujours, se mêle à toutes les idées, et leur donne ce tour bizarre et peu varié qu’on remarque dans les discours des solitaires. S’ensuit-il de là que leur langage soit fort énergique ? Point du tout ; il n’est qu’extraordinaire. Ce n’est que dans le monde qu’on apprend à parler avec énergie. Premièrement, parce qu’il faut toujours dire autrement et mieux que les autres, et puis que, forcé d’affirmer à chaque instant ce qu’on ne croit pas, d’exprimer des sentimens qu’on n’a point, on cherche à donner à ce qu’on dit un tour persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez-vous que les gens vraiment passionnés aient ces manières de parler vives, fortes, coloriées, que vous admirez dans vos drames et dans vos romans ? Non ; la passion, pleine d’elle-même, s’exprime avec plus d’abondance que de force : elle ne songe pas même à persuader ; elle ne soupçonne pas qu’on puisse douter d’elle. Quand elle dit ce qu’elle sent, c’est moins pour l’exposer aux autres que pour se soulager. On peint plus vivement l’amour dans les grandes villes ; l’y sent-on mieux que dans les hameaux ?

N. C’est-à-dire que la foiblesse du langage prouve la force du sentiment.

R. Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d’amour faite par un auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller ; pour peu qu’il ait de feu dans la tête, sa plume va, comme on dit, brûler le papier ; la chaleur n’ira pas