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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/49

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mes plaisirs comme je sens ta tristesse.

Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce que ma raison s’égare au sein des délices : mes emportements t’effrayent, mon délire te fait pitié, et tu ne sens pas que toute la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veux-tu qu’une âme sensible goûte modérément des biens infinis ? Comment veux-tu qu’elle supporte à la fois tant d’espèces de transports sans sortir de son assiette ? Ne sais-tu pas qu’il est un terme où nulle raison ne résiste plus, et qu’il n’est point d’homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve ? Prends donc pitié de l’égarement où tu m’as jeté, et ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je l’avoue ; mon âme aliénée est toute en toi. J’en suis plus propre à sentir tes peines, et plus digne de les partager. O Julie ! ne te dérobe pas à toi-même.

Lettre XXXII. Réponse

Il fut un temps, mon aimable ami, où nos lettres étaient faciles et charmantes ; le sentiment qui les dictait coulait avec une élégante simplicité : il n’avait besoin ni d’art ni de coloris, et sa pureté faisait toute sa parure. Cet heureux temps n’est plus : hélas ! il ne peut revenir ; et pour premier effet d’un changement si cruel, nos cœurs ont déjà cessé de s’entendre.

Tes yeux ont vu mes douleurs. Tu crois en avoir pénétré la source ; tu veux me consoler par de vains discours, et quand tu penses m’abuser, c’est toi, mon ami, qui t’abuses. Crois-moi, crois-en le cœur tendre de ta Julie ; mon regret est bien moins d’avoir donné trop à l’amour que de l’avoir privé de son plus grand charme. Ce doux enchantement de vertu s’est évanoui comme un songe : nos feux ont perdu cette ardeur divine qui les animait en les épurant ; nous avons recherché le plaisir, et le bonheur a fui loin de nous. Ressouviens-toi de ces moments délicieux où nos cœurs s’unissaient d’autant mieux que nous nous respections davantage, où la passion tirait de son propre excès la force de se vaincre elle-même, où l’innocence nous consolait de la contrainte, où les hommages rendus à l’honneur tournaient tous au profit de l’amour. Compare un état si charmant à notre situation présente : que d’agitations ! que d’effroi ! que de mortelles alarmes ! que de sentiments immodérés ont perdu leur première douceur ! Qu’est devenu ce zèle de sagesse et d’honnêteté dont l’amour animait toutes les actions de notre vie, et qui rendait à son tour l’amour plus délicieux ? Notre jouissance était paisible et durable, nous n’avons plus que des transports : ce bonheur insensé ressemble à des accès de fureur plus qu’à de tendres caresses. Un feu pur et sacré brûlait nos cœurs ; livrés aux erreurs des sens, nous ne sommes plus que des amants vulgaires ; trop heureux si l’amour jaloux daigne présider encore à des plaisirs que le plus vil mortel peut goûter sans lui !

Voilà, mon ami, les pertes qui nous sont communes, et que je ne pleure pas moins pour toi que pour moi. Je n’ajoute rien sur les miennes, ton cœur est fait pour les sentir. Vois ma honte, et gémis si tu sais aimer. Ma faute est irréparable, mes pleurs ne tariront point. O toi qui les fais couler, crains d’attenter à de si justes douleurs ; tout mon espoir est de les rendre éternelles : le pire de mes maux serait d’en être consolée ; et c’est le dernier degré de l’opprobre de perdre avec l’innocence le sentiment qui nous la fait aimer.

Je connais mon sort, j’en sens l’horreur, et cependant il me reste une consolation dans mon désespoir ; elle est unique, mais elle est douce c’est de toi que je l’attends, mon aimable ami. Depuis que je n’ose plus porter mes regards sur moi-même, je les porte avec plus de plaisir sur celui que j’aime. Je te rends tout ce que tu m’ôtes de ma propre estime, et tu ne m’en deviens que plus cher en me forçant à me haïr. L’amour, cet amour fatal qui me perd te donne un nouveau prix : tu t’élèves quand je me dégrade ; ton âme semble avoir profité de tout l’avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon unique espoir ; c’est à toi de justifier, s’il se peut, ma faute ; couvre-la de l’honnêteté de tes sentiments ; que ton mérite efface ma honte ; rends excusable, à force de vertus, la perte de celles que tu me coûtes. Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien : le seul