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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/481

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Tous ces exemples et cent mille autre prouvent, ce me semble, que l’inaptitude qu’on suppose aux enfants pour nos exercices est imaginaire, et que, si on ne les voit point réussir dans quelques-uns, c’est qu’on ne les y a jamais exercés.

On me dira que je tombe ici, par rapport au corps, dans le défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfants par rapport à l’esprit. La différence est très grande ; car l’un de ces progrès n’est qu’apparent, mais l’autre est réel. J’ai prouvé que l’esprit qu’ils paraissent avoir, ils ne l’ont pas, au lieu que tout ce qu’ils paraissent faire ils le font. D’ailleurs, on doit toujours songer que tout ceci n’est ou ne doit être que jeu, direction facile et volontaire des mouvements que la nature leur demande, art de varier leurs amusements pour les leur rendre plus agréables, sans que jamais la moindre contrainte les tourne en travail ; car enfin, de quoi s’amuseront-ils dont je ne puisse faire un objet d’instruction pour eux ? et quand je ne le pourrais pas, pourvu qu’ils s’amusent sans inconvénient, et que le temps se passe, leur progrès en toute chose n’importe pas quant à présent ; au lieu que, lorsqu’il faut nécessairement leur apprendre ceci ou cela, comme qu’on s’y prenne, il est toujours impossible qu’on en vienne à bout sans contrainte, sans fâcherie, et sans ennui.

Ce que j’ai dit sur les deux sens dont l’usage est le plus continu et le plus important, peut servir d’exemple de la manière d’exercer les autres. La vue et le toucher s’appliquent également sur les corps en repos et sur les corps qui se meuvent ; mais comme il n’y a que l’ébranlement de l’air qui puisse émouvoir le sens de l’ouïe, il n’y a qu’un corps en mouvement qui fasse du bruit ou du son ; et, si tout était en repos, nous n’entendrions jamais rien. La nuit donc, où, ne nous mouvant nous-mêmes qu’autant qu’il nous plaît, nous n’avons à craindre que les corps qui se meuvent, il nous importe d’avoir l’oreille alerte, et de pouvoir juger, par la sensation qui nous frappe, si le corps qui la cause est grand ou petit, éloigné ou proche ; si son ébranlement est violent ou faible. L’air ébranlé est sujet à des répercussions qui le réfléchissent, qui, produisant des échos, répètent la sensation, et font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu que celui où il est. Si dans une plaine ou dans une vallée on met l’oreille à terre, on entend la voix des hommes et le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu’en restant debout.

Comme nous avons comparé la vue au toucher, il est bon de la comparer de même à l’ouïe, et de savoir laquelle des deux impressions, partant à la fois du même corps, arrivera le plus tôt à son organe. Quand on voit le feu d’un canon, l’on peut encore se mettre à l’abri du coup ; mais sitôt qu’on entend le bruit, il n’est plus temps, le boulet est là. On peut juger de la distance où se fait le tonnerre par l’intervalle de temps qui se passe de l’éclair au coup. Faites en sorte que l’enfant connaisse toutes ces expériences ; qu’il fasse celles qui sont à sa portée, et qu’il trouve les autres par induction, mais j’aime cent fois mieux qu’il les ignore que s’il faut que vous les lui disiez.

Nous avons un organe qui répond à l’ouïe, savoir, celui de la voix ; nous n’en avons pas de même qui réponde à la vue, et nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. C’est un moyen de plus pour cultiver le premier sens, en exerçant l’organe actif et l’organe passif l’un par l’autre.

L’homme a trois sortes de voix, savoir, la voix parlante ou articulée, la voix chantante ou mélodieuse, et la voix pathétique ou accentuée, qui sert de langage aux passions, et qui anime le chant et la parole. L’enfant a ces trois sortes de voix ainsi que l’homme, sans les savoir allier de même ; il a comme nous le rire, les cris, les plaintes, l’exclamation, les gémissements, mais il ne sait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une musique parfaite est celle qui réunit le mieux ces trois voix. Les enfants sont incapables de cette musique-là, et leur chant n’a jamais d’âme. De même, dans la voix parlante, leur langage n’a point d’accent ; ils crient, mais ils n’accentuent pas ; et comme dans leur discours il y a peu d’accent, il y a peu d’énergie dans