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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/463

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que c’est un petit libertin qu’on a chassé de la maison de son père parce qu’il ne voulait rien valoir ? Il ne faut pas retirer les libertins ; laissez-le aller où il voudra. Eh bien donc ! que Dieu le conduise ! je serais fâchée qu’il lui arrivât malheur. Un peu plus loin, il rencontre des polissons à peu près de son âge, qui l’agacent et se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d’embarras. Seul et sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, et il éprouve avec beaucoup de surprise que son nœud d’épaule et son parement d’or ne le font pas plus respecter.

Cependant un de mes amis, qu’il ne connaissait point, et que j’avais chargé de veiller sur lui, le suivait pas à pas sans qu’il y prît garde, et l’accosta quand il en fut temps. Ce rôle, qui ressemblait à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demandait un homme d’esprit, et fut parfaitement rempli. Sans rendre l’enfant timide et craintif en le frappant d’un trop grand effroi, il lui fit si bien sentir l’imprudence de son équipée, qu’au bout d’une demi-heure il me le ramena souple, confus, et n’osant lever les yeux.

Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment qu’il rentrait, son père descendait pour sortir, et le rencontra sur l’escalier. Il fallut dire d’où il venait et pourquoi je n’étais pas avec lui [1]. Le pauvre enfant eût voulu être cent pieds sous terre. Sans s’amuser à lui faire une longue réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne m’y serais attendu : Quand vous voudrez sortir seul, vous en êtes le maître ; mais, comme je ne veux point d’un bandit dans ma maison, quand cela vous arrivera, ayez soin de n’y plus rentrer.

Pour moi, je le reçus sans reproche et sans raillerie, mais avec un peu de gravité ; et de peur qu’il ne soupçonnât que tout ce qui s’était passé n’était qu’un jeu, je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec grand plaisir qu’il passait avec moi d’un air de triomphe devant les mêmes gens qui s’étaient moqués de lui la veille pour l’avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu’il ne me menaça plus de sortir sans moi.

C’est par ces moyens et d’autres semblables que, durant le peu de temps que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulais sans lui rien prescrire, sans lui rien défendre, sans sermons, sans exhortations, sans l’ennuyer de leçons inutiles. Aussi, tant que je parlais, il était content ; mais mon silence le tenait en crainte ; il comprenait que quelque chose n’allait pas bien, et toujours la leçon lui venait de la chose même. Mais revenons.

Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature, en fortifiant le corps, n’abrutissent point l’esprit ; mais au contraire ils forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître l’usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, l’usage des instruments naturels qui sont à notre portée et qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d’un enfant élevé toujours dans la chambre et sous les yeux de sa mère, lequel, ignorant ce que c’est que poids et que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher ? La première fois que je sortis de Genève, je voulais suivre un cheval au galop, je jetais des pierres contre la montagne de Salève qui était à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfants du village, j’étais un véritable idiot pour eux. À dix-huit ans on apprend en philosophie ce que c’est qu’un levier : il n’y a point de petit paysan à douze qui ne sache se servir d’un levier mieux que le premier mécanicien de l’Académie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu’on leur dira jamais dans la classe.

Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre ; il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu’après avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, et, entrant pour ainsi dire dans l’espace du monde. Toute la différence est qu’à la vue, commune à l’enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, et l’autre l’odorat subtil dont elle l’a doué. Cette disposition, bien ou mal cultivée, est ce qui

  1. En cas pareil, on peut sans risque exiger d’un enfant la vérité, car il sait bien alors qu’il ne saurait la déguiser, et que, s’il osait dire un mensonge, il en serait à l’instant convaincu.