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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/462

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de ses frayeurs, s’appliquait à les augmenter. Cependant il me dit à l’oreille : Laissez-moi faire, je vous promets que l’enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d’être malade. En effet, la diète et la chambre furent prescrites, et il fut recommandé à l’apothicaire. Je soupirais de voir cette pauvre mère ainsi la dupe de tout ce qui l’environnait, excepté moi seul, qu’elle prit en haine, précisément parce que je ne la trompais pas.

Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils était délicat, qu’il était l’unique héritier de sa famille, qu’il fallait le conserver à quelque prix que ce fût, et qu’elle ne voulait pas qu’il fût contrarié. En cela j’étais bien d’accord avec elle ; mais elle entendait par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu’il fallait prendre avec la mère le même ton qu’avec l’enfant. Madame, lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment on élève un héritier, et, qui plus est, je ne veux pas l’apprendre ; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avait besoin de moi pour quelque temps encore : le père apaisa tout ; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour ; et l’enfant, voyant qu’il ne gagnait rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même et de se bien porter.

On ne saurait imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avait asservi son malheureux gouverneur ; car l’éducation se faisait sous les yeux de la mère, qui ne souffrait pas que l’héritier fût désobéi en rien. À quelque heure qu’il voulût sortir, il fallait être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre, et il avait toujours grand soin de choisir le moment où il voyait son gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire, et se venger le jour du repos qu’il était forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout, et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j’avais à lui complaire ; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m’y pris autrement.

Il fallut d’abord le mettre dans son tort, et cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfants ne songent jamais qu’au présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance ; j’eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savais être extrêmement de son goût ; et, dans le moment où je l’en vis le plus engoué, j’allai lui proposer un tour de promenade ; il me renvoya bien loin ; j’insistai, il ne m’écouta pas ; il fallut me rendre, et il nota précieusement en lui-même ce signe d’assujettissement.

Le lendemain ce fut mon tour. Il s’ennuya, j’y avais pourvu ; moi, au contraire, je paraissais profondément occupé. Il n’en fallait pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m’arracher à mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refusai ; il s’obstina. Non, lui dis-je ; en faisant votre volonté vous m’avez appris à faire la mienne : je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.

Il s’habille, un peu inquiet de voir que je le laissais faire et que je ne l’imitais pas. Prêt à sortir, il vient me saluer ; je le salue ; il tâche de m’alarmer par le récit des courses qu’il va faire ; à l’entendre, on eût cru qu’il allait au bout du monde. Sans m’émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, et, prêt à sortir, il dit à son laquais de le suivre. Le laquais, déjà prévenu, répond qu’il n’a pas le temps, et qu’occupé par mes ordres, il doit m’obéir plutôt qu’à lui. Pour le coup l’enfant n’y est plus. Comment concevoir qu’on le laisse sortir seul, lui qui se croit l’être important à tous les autres, et pense que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation ? Cependant il commence à sentir sa faiblesse ; il comprend qu’il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connaissent pas ; il voit d’avance les risques qu’il va courir ; l’obstination seule le soutient encore ; il descend l’escalier lentement et fort interdit. Il entre enfin dans la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l’espoir qu’on m’en rendra responsable.

C’était là que je l’attendais. Tout était préparé d’avance ; et comme il s’agissait d’une espèce de scène publique, je m’étais muni du consentement du père. À peine avait-il fait quelques pas, qu’il entend à droite et à gauche différents propos sur son compte. Voisin, le joli monsieur ! où va-t-il ainsi tout seul ? il va se perdre ; je veux le prier d’entrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyez vous pas