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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/450

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d’une extrême activité, une clarté d’esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paraît lâche, moite, et comme environné d’un épais brouillard. Tantôt il vous devance, et tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez : c’est un génie, et l’instant d’après : c’est un sot. Vous vous tromperiez toujours ; c’est un enfant. C’est un aiglon qui fend l’air un instant, et retombe l’instant d’après dans son aire.

Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, et craignez d’épuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s’échauffe, si vous voyez qu’il commence à bouillonner, laissez-le d’abord fermenter en liberté, mais ne l’excitez jamais, de peur que tout ne s’exhale ; et quand les premiers esprits se seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusqu’à ce qu’avec les années tout se tourne en chaleur vivifiante et en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps et vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage ; et après vous être indiscrètement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous restera qu’un marc sans vigueur.

Des enfants étourdis viennent les hommes vulgaires : je ne sache point d’observation plus générale et plus certaine que celle-là. Rien n’est plus difficile que de distinguer dans l’enfance la stupidité réelle, de cette apparente et trompeuse stupidité qui est l’annonce des âmes fortes. Il paraît d’abord étrange que les deux extrêmes aient des signes si semblables : et cela doit pourtant être ; car, dans un âge où l’homme n’a encore nulles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie et celui qui n’en a pas, est que le dernier n’admet que de fausses idées, et que le premier, n’en trouvant que de telles, n’en admet aucune : il ressemble donc au stupide en ce que l’un n’est capable de rien, et que rien ne convient à l’autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hasard, qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant son enfance, semblait un imbécile dans la maison. Il était taciturne et opiniâtre, voilà tout le jugement qu’on portait de lui. Ce ne fut que dans l’antichambre de Sylla que son oncle apprit à le connaître. S’il ne fût point entré dans cette antichambre, peut-être eût-il passé pour une brute jusqu’à l’âge de raison. Si César n’eût point vécu, peut-être eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment les enfants sont sujets à se tromper ! Ils sont souvent plus enfants qu’eux. J’ai vu, dans un âge assez avancé, un homme qui m’honorait de son amitié passer dans sa famille et chez ses amis pour un esprit borné : cette excellente tête se mûrissait en silence. Tout à coup il s’est montré philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siècle.

Respectez l’enfance, et ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal. Laissez les exceptions s’indiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant d’adopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature, avant de vous mêler d’agir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous connaissez, dites-vous, le prix du temps et n’en voulez point perdre. Vous ne voyez pas que c’est bien plus perdre d’en mal user que de n’en rien faire, et qu’un enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui qu’on n’a point instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne rien faire. Comment ! n’est-ce rien que d’être heureux ? n’est-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée ? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa République, qu’on croit si austère, n’élève les enfants qu’en fêtes, jeux, chansons, passe-temps ; on dirait qu’il a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir ; et Sénèque, parlant de l’ancienne jeunesse romaine : Elle était, dit-il, toujours debout, on ne lui enseignait rien qu’elle dût apprendre assise. En valait-elle moins, parvenue à l’âge