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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/446

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cachot où sa science ne tarderait pas à le faire enfermer [1].

Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions et les devoirs naissent la tromperie et le mensonge. Dès qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas, on veut cacher ce qu’on n’a pas dû faire. Dès qu’un intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse ; il ne s’agit plus de la violer impunément : la ressource est naturelle ; on se cache et l’on ment. N’ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs.

J’en ai dit assez pour faire entendre qu’il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme châtiment, mais qu’il doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous ne les punirez point précisément pour avoir menti ; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de n’être point cru quand on dit la vérité, d’être accusé du mal qu’on n’a point fait, quoiqu’on s’en défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que c’est que mentir pour les enfants.

Il y a deux sortes de mensonges : celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde l’avenir. Le premier a lieu quand on nie d’avoir fait ce qu’on a fait, ou quand on affirme avoir fait ce qu’on n’a pas fait, et en général quand on parle sciemment contre la vérité des choses. L’autre a lieu quand on promet ce qu’on n’a pas dessein de tenir, et en général quand on montre une intention contraire à celle qu’on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même [2] ; mais je les considère ici par ce qu’ils ont de différent.

Celui qui sent le besoin qu’il a du secours des autres, et qui ne cesse d’éprouver leur bienveillance, n’a nul intérêt de les tromper ; au contraire, il a un intérêt sensible qu’ils voient les choses comme elles sont, de peur qu’ils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait n’est pas naturel aux enfants ; mais c’est la loi de l’obéissance qui produit la nécessité de mentir, parce que l’obéissance étant pénible, on s’en dispense en secret le plus qu’on peut, et que l’intérêt présent d’éviter le châtiment ou le reproche l’emporte sur l’intérêt éloigné d’exposer la vérité. Dans l’éducation naturelle et libre, pourquoi donc votre enfant vous mentirait-il ? Qu’a-t-il à vous cacher ? Vous ne le reprenez point, vous ne le punissez de rien, vous n’exigez rien de lui. Pourquoi ne vous dirait-il pas tout ce qu’il a fait aussi naïvement qu’à son petit camarade ? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger d’un côté que de l’autre.

Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou de s’abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l’état de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus : tous les engagements des enfants sont nuls par eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s’étendre au delà du présent, en s’engageant ils ne savent ce qu’ils font. À peine l’enfant peut-il mentir quand il s’engage ; car, ne songeant qu’à se tirer d’affaire dans le moment présent, tout moyen qui n’a pas un effet présent lui devient égal ; en promettant pour un temps futur, il ne promet rien, et son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux temps différents. S’il pouvait éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettrait à l’instant. Voilà pourquoi les lois n’ont aucun égard aux engagements des enfants ; et quand les pères et les maîtres plus sévères exigent qu’ils les remplissent, c’est seulement dans ce

  1. Au reste, quand ce devoir de tenir ses engagements ne serait pas affermi dans l’esprit de l’enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre, le lui imposerait comme une loi de la conscience, comme un principe inné qui n’attend pour se développer que les connaissances auxquelles il s’applique. Ce premier trait n’est point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos cœurs par l’auteur de toute justice. Otez la loi primitive des conventions et l’obligation qu’elle impose, tout est illusoire et vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit à sa promesse n’est guère plus lié que s’il n’eût rien promis ; ou tout au plus il en sera du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs, qui ne tardent à s’en prévaloir que pour attendre le moment de s’en prévaloir avec plus d’avantage. Ce principe est de la dernière importance, et mérite d’être approfondi ; car c’est ici que l’homme commence à se mettre en contradiction avec lui-même.
  2. Comme, lorsque accusé d’une mauvaise action, le coupable s’en défend en se disant honnête homme. Il ment alors dans le fait et dans le droit.