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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/414

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précisément celle que je veux donner à mon élève ; il en doit donc tirer le même profit

La seule partie utile de la médecine est l’hygiène ; encore l’hygiène est-elle moins une science qu’une vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de l’homme : le travail aiguise son appétit, et la tempérance l’empêche d’en abuser.

Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie et à la santé, il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes, et vivent le plus longtemps. Si par les observations générales on ne trouve pas que l’usage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus longue vie, par cela même que cet art n’est pas utile, il est nuisible, puisqu’il emploie le temps, les hommes et les choses à pure perte. Non seulement le temps qu’on passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il l’en faut déduire ; mais, quand ce temps est employé à nous tourmenter, il est pis que nul, il est négatif ; et, pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous reste. Un homme qui vit dix ans sans médecin vit plus pour lui-même et pour autrui que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l’une et l’autre épreuve, je me crois plus en droit que personne d’en tirer la conclusion.

Voilà mes raisons pour ne vouloir qu’un élève robuste et sain, et mes principes pour le maintenir tel. Je ne m’arrêterai pas à prouver au long l’utilité des travaux manuels et des exercices du corps pour renforcer le tempérament et la santé ; c’est ce que personne ne dispute : les exemples des plus longues vies se tirent presque tous d’hommes qui ont fait le plus d’exercice, qui ont supporté le plus de fatigue et de travail [1]. Je n’entrerai pas non plus dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet ; on verra qu’ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu’il suffit d’en prendre l’esprit pour n’avoir pas besoin d’autre explication.

Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la mère consent à remplir son devoir, à la bonne heure : on lui donnera ses directions par écrit ; car cet avantage a son contrepoids et tient le gouverneur un peu éloigné de son élève. Mais il est à croire que l’intérêt de l’enfant et l’estime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher rendront la mère attentive aux avis du maître ; et tout ce qu’elle voudra faire, on est sûr qu’elle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice étrangère, commençons par la bien choisir.

Une des misères des gens riches est d’être trompés en tout. S’ils jugent mal des hommes, faut-il s’en étonner ? Ce sont les richesses qui les corrompent ; et, par un juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux, excepté ce qu’ils y font eux-mêmes ; et ils n’y font presque jamais rien. S’agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par l’accoucheur. Qu’arrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux payé. Je n’irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d’Émile ; j’aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu’un chirurgien, mais à coup sûr je serai de meilleure foi, et mon zèle me trompera moins que son avarice.

Ce choix n’est point un si grand mystère ; les règles en sont connues ; mais je ne sais si l’on ne devrait pas faire un peu plus d’attention à l’âge du lait aussi bien qu’à sa qualité. Le nouveau lait est tout à fait séreux, il doit presque être apéritif pour purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de l’enfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance et fournit une nourriture plus solide à l’enfant devenu plus fort pour la digérer.

  1. En voici un exemple tiré des papiers anglais, lequel je ne puis m’empêcher de rapporter, tant il offre de réflexions à faire relatives à mon sujet.
    « Un particulier nommé Patrice Oneil, né en 1647, vient de se marier en 1760 pour la septième fois. Il servit dans les dragons la dix-septième année du règne de Charles II, et dans différents corps jusqu’en 1740, qu’il obtint son congé. Il a fait toutes les campagnes du roi Guillaume et du duc de Marlborough. Cet homme n’a jamais bu que de la bière ordinaire ; il s’est toujours nourri de végétaux, et n’a mangé de la viande que dans quelques repas qu’il donnait à sa famille. Son usage a toujours été de se lever et de se coucher avec le soleil, à moins que ses devoirs ne l’en aient empêché. Il est à présent dans sa cent treizième année, entendant bien, se portant bien, et marchant sans canne. Malgré son grand âge, il ne reste pas un seul moment oisif ; et tous les dimanches il va à sa paroisse, accompagné de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. »