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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/384

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prit dans une espèce d’horreur. Elle frémissait en voyant entrer son carrosse ; le bruit de ses pas, en montant l’escalier, la faisait palpiter d’effroi. Elle était prête à se trouver mal à sa vue. Elle avait le cœur serré tant qu’il restait auprès d’elle ; quand il partait, elle l’accablait d’imprécations ; sitôt qu’elle ne le voyait plus, elle pleurait de rage ; elle ne parlait que de vengeance ; son dépit sanguinaire ne lui dictait que des projets dignes d’elle. Elle fit plusieurs fois attaquer Edouard sortant du couvent de Laure. Elle lui tendit des pièges à elle-même pour l’en faire sortir et l’enlever. Tout cela ne put le guérir. Il retournait le lendemain chez elle qui l’avait voulu faire assassiner la veille ; et toujours avec son chimérique projet de la rendre à la raison, il exposait la sienne, et nourrissait sa faiblesse du zèle de sa vertu.

Au bout de quelques mois, le marquis, mal guéri de sa blessure, mourut en Allemagne, peut-être de douleur de la mauvaise conduite de sa femme. Cet événement, qui devait rapprocher Edouard de la marquise, ne servit qu’à l’en éloigner encore plus. Il lui trouva tant d’empressement à mettre à profit sa liberté recouvrée, qu’il frémit de s’en prévaloir. Le seul doute si la blessure du marquis n’avait point contribué à sa mort effraya son cœur et fit taire ses désirs. Il se disait : « Les droits d’un époux meurent avec lui pour tout autre ; mais pour son meurtrier ils lui survivent et deviennent inviolables. Quand l’humanité, la vertu, les lois, ne prescriraient rien sur ce point, la raison seule ne nous dit-elle pas que les plaisirs attachés à la reproduction des hommes ne doivent point être le prix de leur sang ; sans quoi les moyens destinés à nous donner la vie seraient des sources de mort, et le genre humain périrait par les soins qui doivent le conserver. »

Il passa plusieurs années ainsi partagé entre deux maîtresses ; flottant sans cesse de l’une à l’autre ; souvent voulant renoncer à toutes deux et n’en pouvant quitter aucune ; repoussé par cent raisons, rappelé par mille sentiments, et chaque jour plus serré dans ses liens par ses vains efforts pour les rompre ; cédant tantôt au penchant et tantôt au devoir ; allant de Londres à Rome et de Rome à Londres, sans pouvoir se fixer nulle part ; toujours ardent, vif, passionné, jamais faible ni coupable, et fort de son âme grande et belle quand il pensait ne l’être que de sa raison ; enfin tous les jours méditant des folies, et tous les jours revenant à lui, prêt à briser ses indignes fers. C’est dans ses premiers moments de dégoût qu’il faillit s’attacher à Julie ; et il paraît sûr qu’il l’eût fait s’il n’eût pas trouvé la place prise.

Cependant la marquise perdait toujours du terrain par ses vices ; Laure en gagnait par ses vertus. Au surplus, la constance était égale des deux côtés ; mais le mérite n’était pas le même ; et la marquise, avilie, dégradée par tant de crimes, finit par donner à son amour sans espoir les suppléments que n’avait pu supporter celui de Laure. A chaque voyage, Bomston trouvait à celle-ci de nouvelles perfections. Elle avait appris l’anglais, elle savait par cœur tout ce qu’il lui avait conseillé de lire ; elle s’instruisait dans toutes les connaissances qu’il paraissait aimer ; elle cherchait à mouler son âme sur la sienne, et ce qu’il y restait de son fonds ne la déparait pas. Elle était encore dans l’âge où la beauté croît avec les années. La marquise était dans celui où elle ne fait plus que décliner ; et quoiqu’elle eût ce ton du sentiment qui plaît et qui touche, qu’elle parlât d’humanité, de fidélité, de vertus, avec grâce, tout cela devenait ridicule par sa conduite, et sa réputation démentait tous ces beaux discours. Edouard la connaissait trop pour en espérer plus rien. Il s’en détachait insensiblement sans pouvoir s’en détacher tout à fait ; il s’approchait toujours de l’indifférence sans y pouvoir jamais arriver. Son cœur le rappelait sans cesse chez la marquise ; ses pieds l’y portaient sans qu’il y songeât. Un homme sensible n’oublie jamais, quoi qu’il fasse, l’intimité dans laquelle ils avaient vécu. A force d’intrigues, de ruses, de noirceurs, elle parvint enfin à s’en faire mépriser ; mais il la méprisa sans cesser de la plaindre, sans pouvoir jamais oublier ce qu’elle avait fait pour lui ni ce qu’il avait senti pour elle.

Ainsi dominé par ses habitudes encore plus que par ses penchants, Edouard ne pouvait rompre les attachements qui l’attiraient à Rome. Les douceurs d’un ménage heureux lui firent désirer d’en établir un semblable avant de vieillir. Quelquefois il se taxait d’injustice, d’ingratitude même envers la marquise, et