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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/374

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altéré, changé : j’eus toute la peine du monde à démêler la vérité. Enfin j’en vins à bout ; et voici l’histoire du prodige.

Mon beau-père, alarmé de l’accident qu’il avait appris, et croyant pouvoir se passer de son valet de chambre, l’avait envoyé, un peu avant mon arrivée auprès de lui, savoir des nouvelles de sa fille. Le vieux domestique, fatigué du cheval, avait pris un bateau ; et, traversant le lac pendant la nuit, était arrivé à Clarens le matin même de mon retour. En arrivant, il voit la consternation, il en apprend le sujet, il monte en gémissant à la chambre de Julie ; il se met à genoux au pied de son lit, il la regarde, il pleure, il la contemple. « Ah ! ma bonne maîtresse ! ah ! que Dieu ne m’a-t-il pris au lieu de vous ! Moi qui suis vieux, qui ne tiens à rien, qui ne suis bon à rien, que fais-je sur la terre ? Et vous qui étiez jeune, qui faisiez la gloire de votre famille, le bonheur de votre maison, l’espoir des malheureux… hélas ! quand je vous vis naître, était-ce pour vous voir mourir ?… »

Au milieu des exclamations que lui arrachaient son zèle et son bon cœur, les yeux toujours collés sur ce visage, il crut apercevoir un mouvement : son imagination se frappe ; il voit Julie tourner les yeux, le regarder, lui faire un signe de tête. Il se lève avec transport, et court par toute la maison en criant que Madame n’est pas morte, qu’elle l’a reconnu, qu’il en est sûr, qu’elle en reviendra. Il n’en fallut pas davantage ; tout le monde accourt, les voisins, les pauvres, qui faisaient retentir l’air de leurs lamentations, tous s’écrient : « Elle n’est pas morte ! » Le bruit s’en répand et s’augmente : le peuple, ami du merveilleux, se prête avidement à la nouvelle ; on la croit comme on la désire ; chacun cherche à se faire fête en appuyant la crédulité commune. Bientôt la défunte n’avait pas seulement fait signe, elle avait agi, elle avait parlé, et il y avait vingt témoins oculaires de faits circonstanciés qui n’arrivèrent jamais.

Sitôt qu’on crut qu’elle vivait encore, on fit mille efforts pour la ranimer ; on s’empressait autour d’elle, on lui parlait, on l’inondait d’eaux spiritueuses, on touchait si le pouls ne revenait point. Ses femmes, indignées que le corps de leur maîtresse restât environné d’hommes dans un état si négligé, firent sortir le monde, et ne tardèrent pas à connaître combien on s’abusait. Toutefois, ne pouvant se résoudre à détruire une erreur si chère, peut-être espérant encore elles-mêmes quelque événement miraculeux, elles vêtirent le corps avec soin, et, quoique sa garde-robe leur eût été laissée, elles lui prodiguèrent la parure ; ensuite l’exposant sur un lit, et laissant les rideaux ouverts, elles se remirent à la pleurer au milieu de la joie publique.

C’était au plus fort de cette fermentation que j’étais arrivé. Je reconnus bientôt qu’il était impossible de faire entendre raison à la multitude ; que, si je faisais fermer la porte et porter le corps à la sépulture, il pourrait arriver du tumulte ; que je passerais au moins pour un mari parricide qui faisait enterrer sa femme en vie, et que je serais en horreur dans tout le pays. Je résolus d’attendre. Cependant, après plus de trente-six heures, par l’extrême chaleur qu’il faisait, les chairs commençaient à se corrompre ; et quoique le visage eût gardé ses traits et sa douceur, on y voyait déjà quelques signes d’altération. Je le dis à Mme d’Orbe, qui restait demi-morte au chevet du lit. Elle n’avait pas le bonheur d’être la dupe d’une illusion si grossière ; mais elle feignait de s’y prêter pour avoir un prétexte d’être incessamment dans la chambre, d’y navrer son cœur à plaisir, de l’y repaître de ce mortel spectacle, de s’y rassasier de douleur.

Elle m’entendit et, prenant son parti sans rien dire, elle sortit de la chambre. Je la vis rentrer un moment après, tenant un voile d’or brodé de perles que vous lui aviez apporté des Indes. Puis, s’approchant du lit, elle baisa le voile, en couvrit en pleurant la face de son amie, et s’écria d’une voix éclatante : « Maudite soit l’indigne main qui jamais lèvera ce voile ! maudit soit l’œil impie qui verra ce visage défiguré ! » Cette action, ces mots frappèrent tellement les spectateurs, qu’aussitôt, comme par une inspiration soudaine, la même imprécation fut répétée par mille cris. Elle a fait