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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/342

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Que tous nos projets doivent être ridicules, que tous nos raisonnements doivent être insensés devant l’Etre pour qui les temps n’ont point de succession ni les lieux de distance ! Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce qui nous touche : quand nous aurons changé de lieu, nos jugements seront tout contraires, et ne seront pas mieux fondés. Nous réglons l’avenir sur ce qui nous convient aujourd’hui, sans savoir s’il nous conviendra demain ; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes, et nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets étrangers et les altérations de nos corps n’auront pas autrement modifié nos âmes ; et si nous ne trouverons pas notre misère dans ce que nous aurons arrangé pour notre bonheur ? Montrez-moi la règle de la sagesse humaine, et je vais la prendre pour guide. Mais si sa meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d’elle, recourons à celle qui ne trompe point, et faisons ce qu’elle nous inspire. Je lui demande d’éclairer mes conseils ; demandez-lui d’éclairer vos résolutions. Quelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon et honnête, je le sais bien. Mais ce n’est pas assez encore ; il faut vouloir ce qui le sera toujours ; et ni vous ni moi n’en sommes les juges.

Lettre VII. Réponse

Julie ! une lettre de vous !… après sept ans de silence !… Oui, c’est elle ; je le vois, je le sens : mes yeux méconnaîtraient-ils des traits que mon cœur ne peut oublier ? Quoi ! vous vous souvenez de mon nom ! vous le savez encore écrire !… En formant ce nom, votre main n’a-t-elle point tremblé ? Je m’égare, et c’est votre faute. La forme, le pli, le cachet, l’adresse, tout dans cette lettre m’en rappelle de trop différentes. Le cœur et la main semblent se contredire. Ah ! deviez-vous employer la même écriture pour tracer d’autres sentiments ?

Vous trouverez peut-être que songer si fort à vos anciennes lettres, c’est trop justifier la dernière. Vous vous trompez. Je me sens bien ; je ne suis plus le même, ou vous n’êtes plus la même ; et ce qui me le prouve est qu’excepté les charmes et la bonté, tout ce que je retrouve en vous de ce que j’y trouvais autrefois m’est un nouveau sujet de surprise. Cette observation répond d’avance à vos craintes. Je ne me fie point à mes forces, mais au sentiment qui me dispense d’y recourir. Plein de tout ce qu’il faut que j’honore en celle que j’ai cessé d’adorer, je sais à quels respects doivent s’élever mes anciens hommages. Pénétré de la plus tendre reconnaissance, je vous aime autant que jamais, il est vrai ; mais ce qui m’attache le plus à vous est le retour de ma raison. Elle vous montre à moi telle que vous êtes ; elle vous sert mieux que l’amour même. Non, si j’étais resté coupable, vous ne me seriez pas aussi chère.

Depuis que j’ai cessé de prendre le change, et que le pénétrant Wolmar m’a éclairé sur mes vrais sentiments, j’ai mieux appris à me connaître, et je m’alarme moins de ma faiblesse. Qu’elle abuse mon imagination, que cette erreur me soit douce encore, il suffit, pour mon repos, qu’elle ne puisse plus vous offenser, et la chimère qui m’égare à sa poursuite me sauve d’un danger réel.

O Julie ! il est des impressions éternelles que le temps ni les soins n’effacent point. La blessure guérit, mais la marque reste ; et cette marque est un sceau respecté qui préserve le cœur d’une autre atteinte. L’inconstance et l’amour sont incompatibles : l’amant qui change, ne change pas ; il commence ou finit d’aimer. Pour moi, j’ai fini ; mais, en cessant d’être à vous, je suis resté sous votre garde. Je ne vous crains plus ; mais vous m’empêchez d’en craindre une autre. Non, Julie, non, femme respectable, vous ne verrez jamais en moi que l’ami de votre personne et l’amant de vos vertus ; mais nos amours, nos premières et uniques amours, ne sortiront jamais de mon cœur. La fleur de mes ans ne se flétrira point dans ma mémoire. Dussé-je vivre des siècles entiers, le doux temps de ma jeunesse ne peut