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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/340

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garde votre âme, qui l’épure, qui la ranime, et sous les auspices duquel vous puissiez vivre avec nous dans la paix du séjour céleste. Vous n’aurez pas, je crois, beaucoup de peine à deviner qui je veux dire ; c’est l’objet qui se trouve à peu près établi d’avance dans le cœur qu’il doit remplir un jour, si mon projet réussit.

Je vois toutes les difficultés de ce projet sans en être rebutée, car il est honnête. Je connais tout l’empire que j’ai sur mon amie, et ne crains point d’en abuser en l’exerçant en votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues ; et, avant de les ébranler, je dois m’assurer de vos dispositions, afin qu’en l’exhortant de vous permettre d’aspirer à elle je puisse répondre de vous et de vos sentiments ; car, si l’inégalité que le sort a mise entre l’un et l’autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle permet encore moins que ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.

Je connais toute votre délicatesse ; et si vous avez des objections à m’opposer, je sais qu’elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains scrupules. Serez-vous plus jaloux que moi de l’honneur de mon amie ? Non, quelque cher que vous me puissiez être, ne craignez point que je préfère votre intérêt à sa gloire. Mais autant je mets de prix à l’estime des gens sensés, autant je méprise les jugements téméraires de la multitude, qui se laisse éblouir par un faux éclat, et ne voit rien de ce qui est honnête. La différence fût-elle cent fois plus grande, il n’est point de rang auquel les talents et les mœurs n’aient droit d’atteindre, et à quel titre une femme oserait-elle dédaigner pour époux celui qu’elle s’honore d’avoir pour ami ? Vous savez quels sont là-dessus nos principes à toutes deux. La fausse honte et la crainte du blâme inspirent plus de mauvaises actions que de bonnes, et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal.

A votre égard, la fierté que je vous ai quelquefois connue ne saurait être plus déplacée que dans cette occasion ; et ce serait à vous une ingratitude de craindre d’elle un bienfait de plus. Et puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez qu’il est plus doux et mieux séant de devoir sa fortune à son épouse qu’à son ami ; car on devient le protecteur de l’une, et le protégé de l’autre ; et, quoi que l’on puisse dire, un honnête homme n’aura jamais de meilleur ami que sa femme.

Que s’il reste au fond de votre âme quelque répugnance à former de nouveaux engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre honneur et pour mon repos ; car je ne serai jamais contente de vous et de moi que quand vous serez en effet tel que vous devez être, et que vous aimerez les devoirs que vous avez à remplir. Eh ! mon ami, je devrais moins craindre cette répugnance qu’un empressement trop relatif à vos anciens penchants. Que ne fais-je point pour m’acquitter auprès de vous ! Je tiens plus que je n’avais promis. N’est-ce pas aussi Julie que je vous donne ? N’aurez-vous pas la meilleure partie de moi-même, et n’en serez-vous pas plus cher à l’autre ? Avec quel charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour vous ! Oui, portez-lui la foi que vous m’avez jurée ; que votre cœur remplisse avec elle tous les engagements qu’il prit avec moi ; qu’il lui rende, s’il est possible, tout ce que vous redevez au mien. O Saint-Preux ! je lui transmets cette ancienne dette. Souvenez-vous qu’elle n’est pas facile à payer.

Voilà, mon ami, le moyen que j’imagine de nous réunir sans danger, en vous donnant dans notre famille la même place que vous tenez dans nos cœurs. Dans le nœud cher et sacré qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des sœurs et des frères ; vous ne serez plus votre propre ennemi ni le nôtre ; les plus doux sentiments, devenus légitimes, ne seront plus dangereux ; quand il ne faudra plus les étouffer, on n’aura plus à les craindre. Loin de résister à des sentiments si charmants, nous en ferons à la fois nos devoirs et nos plaisirs : c’est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement, et que nous goûterons véritablement réunis les charmes de l’amitié, de l’amour, et de l’innocence. Que si, dans l’emploi dont vous vous chargez, le ciel récompense du bonheur d’être père le soin que vous prendrez de nos enfants, alors vous connaîtrez par vous-même le prix de ce que vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l’humanité, vous apprendrez à porter avec plaisir le doux fardeau d’une vie utile à vos proches ; vous sentirez enfin ce que la vaine sagesse des méchants