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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/334

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ils m’excèdent, je me dérobe, et je t’ennuie pour me désennuyer.

Tout ce qui m’est resté de leurs longs entretiens, c’est beaucoup d’estime pour le grand sens qui règne en cette ville. A voir l’action et réaction mutuelles de toutes les parties de l’État qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu’il n’y ait plus d’art et de vrai talent employés au gouvernement de cette petite république qu’à celui des plus vastes empires, où tout se soutient par sa propre masse, et où les rênes de l’État peuvent tomber entre les mains d’un sot sans que les affaires cessent d’aller. Je te réponds qu’il n’en serait pas, de même ici. Je n’entends jamais parler à mon père de tous ces grands ministres des grandes cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouillait si fièrement sur notre grand orgue à Lausanne et qui se croyait un fort habile homme parce qu’il faisait beaucoup de bruit. Ces gens-ci n’ont qu’une petite épinette mais ils en savent tirer une bonne harmonie, quoiqu’elle soit souvent assez mal d’accord.

Je ne te dirai rien non plus… Mais à force de ne te rien dire, je ne finirais pas. Parlons de quelque chose pour avoir plus tôt fait. Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le moins son caractère et qu’on connaît le plus promptement. Ses mœurs, ses vices mêmes, sont mêlés de franchise. Il se sent naturellement bon ; et cela lui suffit pour ne pas craindre de se montrer tel qu’il est. Il a de la générosité, du sens, de la pénétration ; mais il aime trop l’argent : défaut que j’attribue à sa situation qui le lui rend nécessaire, car le territoire ne suffirait pas pour nourrir les habitants.

Il arrive de là que les Genevois, épars dans l’Europe pour s’enrichir, imitent les grands airs des étrangers, et après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu, les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité ; la fière liberté leur paraît ignoble ; ils se forgent des fers d’argent, non comme une chaîne, mais comme un ornement.

Eh bien ! ne me voilà-t-il pas encore dans cette maudite politique ? Je m’y perds, je m’y noie, j’en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m’en tirer. Je n’entends parler ici d’autre chose, si ce n’est quand mon père n’est pas avec nous, ce qui n’arrive qu’aux heures des courriers. C’est nous, mon enfant, qui portons partout notre influence ; car, d’ailleurs, les entretiens du pays sont utiles et variés, et l’on n’apprend rien de bon dans les livres qu’on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les mœurs anglaises ont pénétré jusqu’en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus séparés des femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave, et généralement plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son inconvénient qui se fait bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des exordes, un peu d’apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté, jamais de cette simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée, et fait si bien valoir ce qu’elle dit. Au lieu que le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent ; ils dissertent au lieu de causer ; on les croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points : ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres ; ils sont auteurs, et toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres avec soin ! Ils articulent le marc du raisin comme Marc nom d’homme ; ils disent exactement du taba-k, et non pas du taba, un pare-sol et non pas un para-sol ; avant-t-hier et non pas avan-hier, secrétaire et non pas segretaire, un lac-d’amour où l’on se noie, et non pas où l’on s’étrangle ; partout les s finales, partout les r des infinitifs ; enfin leur parler est toujours soutenu, leurs discours sont des harangues, et ils jasent comme s’ils prêchaient.

Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’avec ce ton dogmatique et froid ils sont vifs, impétueux, et ont les passions très ardentes ; ils diraient même assez bien les choses, de sentiment s’ils ne disaient pas tout, ou s’ils ne parlaient qu’à des