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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/322

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de la petite république. Sur tout le bien qu’on dit de cette ville charmante, je t’estimerais heureuse de l’aller voir, si je pouvais faire cas des plaisirs qu’on achète aux dépens de ses amis. Je n’ai jamais aimé le luxe, et je le hais maintenant de t’avoir ôtée à moi pour je ne sais combien d’années. Mon enfant, nous n’allâmes ni l’une ni l’autre faire nos emplettes de noce à Genève ; mais, quelque mérite que puisse avoir ton frère, je doute que ta belle-sœur soit plus heureuse avec sa dentelle de Flandre et ses étoffes des Indes que nous dans notre simplicité. Je te charge pourtant, malgré ma rancune, de l’engager à venir faire la noce à Clarens. Mon père écrit au tien, et mon mari à la mère de l’épouse, pour les en prier. Voilà les lettres, donne-les et soutiens l’invitation de ton crédit renaissant : c’est tout ce que je puis faire pour que la fête ne se fasse pas sans moi ; car je te déclare qu’à quelque prix que ce soit je ne veux pas quitter ma famille. Adieu, cousine : un mot de tes nouvelles, et que je sache au moins quand je dois t’attendre. Voici le deuxième jour depuis ton départ, et je ne sais plus vivre si longtemps sans toi.

P.-S. ─ Tandis que j’achevais cette lettre interrompue, Mlle Henriette se donnait les airs d’écrire aussi de son côté. Comme je veux que les enfants disent toujours ce qu’ils pensent et non ce qu’on leur fait dire, j’ai laissé la petite curieuse écrire tout ce qu’elle a voulu sans y changer un seul mot. Troisième lettre ajoutée à la mienne. Je me doute bien que ce n’est pas encore celle que tu cherchais du coin de l’œil en furetant ce paquet. Pour celle-là, dispense-toi de l’y chercher plus longtemps, car tu ne la trouveras pas. Elle est adressée à Clarens ; c’est à Clarens qu’elle doit être lue : arrange-toi là-dessus.

Lettre XIV d’Henriette à sa mère

Où êtes-vous donc, maman ? On dit que vous êtes à Genève et que c’est si loin, qu’il faudrait marcher deux jours tout le jour pour vous atteindre : voulez-vous donc faire aussi le tour du monde ? Mon petit papa est parti ce matin pour Etange ; mon petit grand-papa est à la chasse ; ma petite maman vient de s’enfermer pour écrire ; il ne reste que ma mie Pernette et ma mie Fanchon. Mon Dieu ! je ne sais plus comment tout va, mais, depuis le départ de notre bon ami, tout le monde s’éparpille. Maman, vous avez commencé la première. On s’ennuyait déjà bien quand vous n’aviez plus personne à faire endêver. Oh ! c’est encore pis depuis que vous êtes partie, car la petite maman n’est pas non plus de si bonne humeur que quand vous y êtes. Maman, mon petit mali se porte bien ; mais il ne vous aime plus, parce que vous ne l’avez pas fait sauter hier comme à l’ordinaire. Moi, je crois que je vous aimerais encore un peu si vous reveniez bien vite, afin qu’on ne s’ennuyât pas tant. Si vous voulez m’apaiser tout à fait, apportez à mon petit mali quelque chose qui lui fasse plaisir. Pour l’apaiser, lui, vous aurez bien l’esprit de trouver aussi ce qu’il faut faire. Ah ! mon Dieu ! si notre bon ami était ici, comme il l’aurait déjà deviné ! Mon bel éventail est tout brisé ; mon ajustement bleu n’est plus qu’un chiffon ; ma pièce de blonde est en loques ; mes mitaines à jouer ne valent plus rien. Bonjour, maman. Il faut finir ma lettre, car la petite maman vient de finir la sienne et sort de son cabinet. Je crois qu’elle a les yeux rouges, mais je n’ose le lui dire ; mais en lisant ceci, elle verra bien que je l’ai vu. Ma bonne maman, que vous êtes méchante si vous faites pleurer ma petite maman !

P.-S. ─ J’embrasse mon grand-papa, j’embrasse mes oncles, j’embrasse ma nouvelle tante et sa maman ; j’embrasse tout le monde excepté vous. Maman, vous m’entendez bien ; je n’ai pas pour vous de si longs bras.