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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/318

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a-t-elle pu concevoir et nourrir un amour aussi vif pour un homme qui lui ressemblait si peu, si tant est cependant qu’on puisse honorer du nom d’amour une fureur capable d’inspirer des crimes ? Comment un jeune cœur aussi généreux, aussi tendre, aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers désordres ? Comment s’en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer son sexe, et comment l’amour, qui perd tant d’honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d’en faire une ? Dis-moi, ma Claire, désunir deux cœurs qui s’aimaient sans se convenir ; joindre ceux qui se convenaient sans s’entendre ; faire triompher l’amour de l’amour même ; du sein du vice et de l’opprobre tirer le bonheur et la vertu ; délivrer son ami d’un monstre en lui créant pour ainsi dire une compagne… infortunée, il est vrai, mais aimable, honnête même, au moins si, comme je l’ose croire, on peut le redevenir ; dis, celui qui aurait fait tout cela serait-il coupable ? celui qui l’aurait souffert serait-il à blâmer ?

Ladi Bomston viendra donc ici ! ici, mon ange ! Qu’en penses-tu ? Après tout, quel prodige ne doit pas être cette étonnante fille, que son éducation perdit, que son cœur a sauvée, et pour qui l’amour fut la route de la vertu ! Qui doit plus l’admirer que moi qui fis tout le contraire, et que mon penchant seul égara quand tout concourait à me bien conduire ? Je m’avilis moins il est vrai ; mais me suis-je élevée comme elle ? Ai-je évité tant de pièges et fait tant de sacrifices ? Du dernier degré de la honte elle a su remonter au premier degré de l’honneur : elle est plus respectable cent fois que si jamais elle n’eût été coupable. Elle est sensible et vertueuse ; que lui faut-il pour nous ressembler ! . S’il n’y a point de retour aux fautes de la jeunesse quel droit ai-je à plus d’indulgence ? Devant qui dois-je espérer de trouver grâce, et à quel honneur pourrais-je prétendre en refusant de l’honorer ?

Eh bien ! cousine, quand ma raison me dit cela, mon cœur en murmure ; et, sans que je puisse expliquer pourquoi, j’ai peine à trouver bon qu’Edouard ait fait ce mariage, et que son ami s’en soit mêlé. O l’opinion ! l’opinion ! Qu’on a de peine à secouer son joug ! Toujours elle nous porte à l’injustice ; le bien passé s’efface par le mal présent ; le mal passé ne s’effacera-t-il jamais par aucun bien ?

J’ai laissé voir à mon mari mon inquiétude sur la conduite de Saint-Preux dans cette affaire. « Il semble, ai-je dit, avoir honte d’en parler à ma cousine. Il est incapable de lâcheté, mais il est faible… trop d’indulgence pour les fautes d’un ami… ─ Non, m’a-t-il dit, il a fait son devoir ; il le fera, je le sais ; je ne puis rien vous dire de plus ; mais Saint-Preux est un honnête garçon. Je réponds de lui, vous en serez contente… » Claire, il est impossible que Wolmar me trompe, et qu’il se trompe. Un discours si positif m’a fait rentrer en moi-même : j’ai compris que tous mes scrupules ne venaient que de fausse délicatesse, et que, si j’étais moins vaine et plus équitable, je trouverais ladi Bomston plus digne de son rang.

Mais laissons un peu ladi Bomston, et revenons à nous. Ne sens-tu point trop, en lisant cette lettre, que nos amis reviendront plus tôt qu’ils n’étaient attendus, et le cœur ne te dit-il rien ? Ne bat-il point à présent plus fort qu’à l’ordinaire, ce cœur trop tendre et trop semblable au mien ? Ne songe-t-il point au danger de vivre familièrement avec un objet chéri, de le voir tous les jours, de loger sous le même toit ? Et si mes erreurs ne m’ôtèrent point ton estime, mon exemple ne te fait-il rien craindre pour toi ? Combien dans nos jeunes ans la raison, l’amitié, l’honneur, t’inspirèrent pour moi de craintes que l’aveugle amour me fit mépriser ! C’est mon tour maintenant, ma douce amie ; et j’ai de plus, pour me faire écouter, la triste autorité de l’expérience. Ecoute-moi donc tandis qu’il est temps, de peur qu’après avoir passé la moitié de ta vie à déplorer mes fautes, tu ne passes l’autre à déplorer les tiennes. Surtout ne te fie plus à cette gaieté folâtre qui garde celles qui n’ont rien à craindre et perd celles qui sont en danger. Claire ! Claire ! tu te moquais de l’amour une fois, mais c’est parce que tu ne le connaissais pas ; et pour n’en avoir pas senti les traits, tu te croyais au-dessus de ses atteintes. Il se venge et rit à son tour. Apprends à te défier de sa traîtresse joie, ou crains qu’elle ne te coûte un jour bien des pleurs. Chère amie, il est temps de te montrer à toi-même ; car jusqu’ici tu ne t’es pas bien vue : tu t’es trompée sur ton caractère, et tu n’as pas su t’estimer ce que tu valais.