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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/303

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dignes de s’aimer, et qui semblent n’attendre que vous pour se passer du reste de l’univers. En apprenant quel heureux hasard a fait passer ici la partie adverse du baron d’Etange vous avez prévu tout ce qui devait arriver de cette rencontre, et ce qui est arrivé réellement. Ce vieux plaideur, quoique inflexible et entier presque autant que son adversaire, n’a pu résister à l’ascendant qui nous a tous subjugués. Après avoir vu Julie, après l’avoir entendue, après avoir conversé avec elle, il a eu honte de plaider contre son père. Il est parti pour Berne si bien disposé, et l’accommodement est actuellement en si bon train, que sur la dernière lettre du baron nous l’attendons de retour dans peu de jours.

Voilà ce que vous aurez déjà su par M. de Wolmar ; mais ce que probablement vous ne savez point encore, c’est que Mme d’Orbe, ayant enfin terminé ses affaires, est ici depuis jeudi, et n’aura plus d’autre demeure que celle de son amie. Comme j’étais prévenu du jour de son arrivée, j’allai au-devant d’elle à l’insu de Mme de Wolmar qu’elle voulait surprendre, et l’ayant rencontrée au deçà de Lutri, je revins sur mes pas avec elle.

Je la trouvai plus vive et plus charmante que jamais, mais inégale, distraite, n’écoutant point, répondant encore moins, parlant sans suite et par saillies, enfin livrée à cette inquiétude dont on ne peut se défendre sur le point d’obtenir ce qu’on a fortement désiré. On eût dit à chaque instant qu’elle tremblait de retourner en arrière. Ce départ, quoique longtemps différé, s’était fait si à la hâte que la tête en tournait à la maîtresse et aux domestiques. Il régnait un désordre risible dans le menu bagage qu’on amenait. A mesure que la femme de chambre craignait d’avoir oublié quelque chose, Claire assurait toujours l’avoir fait mettre dans le coffre du carrosse ; et le plaisant, quand on y regarda, fut qu’il ne s’y trouva rien du tout.

Comme elle ne voulait pas que Julie entendît sa voiture, elle descendit dans l’avenue, traversa la cour en courant comme une folle, et monta si précipitamment qu’il fallut respirer après la première rampe avant d’achever de monter. M. de Wolmar vint au-devant d’elle : elle ne put lui dire un seul mot.

En ouvrant la porte de la chambre, je vis Julie assise vers la fenêtre et tenant sur ses genoux la petite Henriette, comme elle faisait souvent. Claire avait médité un beau discours à sa manière, mêlé de sentiment et de gaieté ; mais, en mettant le pied sur le seuil de la porte, le discours, la gaieté, tout fut oublié ; elle vole à son amie en s’écriant avec un emportement impossible à peindre : « Cousine, toujours, pour toujours, jusqu’à la mort ! » Henriette, apercevant sa mère, saute et court au-devant d’elle, en criant aussi, Maman ! Maman ! de toute sa force, et la rencontre si rudement que la pauvre petite tomba du coup. Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie : elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état.

Henriette, les apercevant toutes deux sans mouvement, se mit à pleurer et pousser des cris qui firent accourir la Fanchon : l’une court à sa mère, l’autre à sa maîtresse. Pour moi, saisi, transporté, hors de sens, j’errais à grands pas par la chambre sans savoir ce que je faisais, avec des exclamations interrompues, et dans un mouvement convulsif dont je n’étais pas le maître. Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému. O sentiment ! sentiment ! douce vie de l’âme ! quel est le cœur de fer que tu n’as jamais touché ? Quel est l’infortuné mortel à qui tu n’arrachas jamais de larmes ? Au lieu de courir à Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce ravissant spectacle. « Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement ; ces scènes de plaisir et de joie n’épuisent un instant la nature que pour la ranimer d’une vigueur nouvelle ; elles ne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte et que vous partagez. Que doit-il être pour vous ! Je n’en connus jamais de semblable, et je suis le moins heureux des six. »