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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/289

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des actes de dépendance ; que les domestiques ont une véritable supériorité sur lui, en ce qu’il ne saurait se passer d’eux, tandis qu’il ne leur est bon à rien ; de sorte que, bien loin de tirer vanité de leurs services, il les reçoit avec une sorte d’humiliation, comme un témoignage de sa faiblesse, et il aspire ardemment au temps où il sera assez grand et assez fort pour avoir l’honneur de se servir lui-même. »

« Ces idées, ai-je dit, seraient difficiles à établir dans des maisons où le père et la mère se font servir comme des enfants ; mais dans celle-ci, où chacun, à commencer par vous, a ses fonctions à remplir, et où le rapport des valets aux maîtres n’est qu’un échange perpétuel de services et de soins, je ne crois pas cet établissement impossible. Cependant il me reste à concevoir comment des enfants accoutumés à voir prévenir leurs besoins n’étendent pas ce droit à leurs fantaisies, ou comment ils ne souffrent pas quelquefois de l’humeur d’un domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin. »

« Mon ami, a repris Mme de Wolmar, une mère peu éclairée se fait des monstres de tout. Les vrais besoins sont très bornés dans les enfants comme dans les hommes, et l’on doit plus regarder à la durée du bien-être qu’au bien-être d’un seul moment. Pensez-vous qu’un enfant qui n’est point gêné puisse assez souffrir de l’humeur de sa gouvernante, sous les yeux d’une mère, pour en être incommodé ? Vous supposez des inconvénients qui naissent de vices déjà contractés, sans songer que tous mes soins ont été d’empêcher ces vices de naître. Naturellement les femmes aiment les enfants. La mésintelligence ne s’élève entre eux que quand l’un veut assujettir l’autre à ses caprices. Or cela ne peut arriver ici, ni sur l’enfant dont on n’exige rien, ni sur la gouvernante à qui l’enfant n’a rien à commander. J’ai suivi en cela tout le contre-pied des autres mères, qui font semblant de vouloir que l’enfant obéisse au domestique, et veulent en effet que le domestique obéisse à l’enfant. Personne ici ne commande ni n’obéit ; mais l’enfant n’obtient jamais de ceux qui l’approchent qu’autant de complaisance qu’il en a pour eux. Par là, sentant qu’il n’a sur tout ce qui l’environne d’autre autorité que celle de la bienveillance, il se rend docile et complaisant ; en cherchant à s’attacher les cœurs des autres, le sien s’attache à eux à son tour ; car on aime en se faisant aimer, c’est l’infaillible effet de l’amour-propre ; et de cette affection réciproque, née de l’égalité, résultent sans effort les bonnes qualités qu’on prêche sans cesse à tous les enfants, sans jamais en obtenir aucune.

J’ai pensé que la partie la plus essentielle de l’éducation d’un enfant, celle dont il n’est jamais question dans les éducations les plus soignées, c’est de lui bien faire sentir sa misère, sa faiblesse, sa dépendance, et, comme vous a dit mon mari, le pesant joug de la nécessité que la nature impose à l’homme ; et cela, non seulement afin qu’il soit sensible à ce qu’on fait pour lui alléger ce joug, mais surtout afin qu’il connaisse de bonne heure en quel rang l’a placé la Providence, qu’il ne s’élève point au-dessus de sa portée, et que rien d’humain ne lui semble étranger à lui.

Induits dès leur naissance par la mollesse dans laquelle ils sont nourris, par les égards que tout le monde a pour eux, par la facilité d’obtenir tout ce qu’ils désirent, à penser que tout doit céder à leurs fantaisies, les jeunes gens entrent dans le monde avec cet impertinent préjugé, et souvent ils ne s’en corrigent qu’à force d’humiliations, d’affronts et de déplaisirs. Or je voudrais bien sauver à mon fils cette seconde et mortifiante éducation, en lui donnant par la première une plus juste opinion des choses. J’avais d’abord résolu de lui accorder tout ce qu’il demanderait, persuadée que les premiers mouvements de la nature sont toujours bons et salutaires. Mais je n’ai pas tardé de connaître qu’en se faisant un droit d’être obéis les enfants sortaient de l’état de nature presque en naissant, et contractaient nos vices par notre exemple, les leurs par notre indiscrétion. J’ai vu que si je voulais contenter toutes ses fantaisies, elles croîtraient avec ma complaisance ; qu’il y aurait toujours un point où il faudrait s’arrêter, et où le refus lui deviendrait d’autant plus sensible qu’il y serait moins accoutumé. Ne pouvant donc, en attendant la raison, lui sauver tout chagrin, j’ai préféré le moindre et le plus tôt passé. Pour qu’un refus lui fût moins cruel, je l’ai plié d’abord au refus ; et, pour lui épargner de longs déplaisirs, des lamentations, des mutineries,