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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/284

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s’est tu sur-le-champ, mais les onchets n’ont pas moins été emportés sans qu’il ait recommencé de pleurer, comme je m’y étais attendu. Cette circonstance, qui n’était rien, m’en a rappelé beaucoup d’autres auxquelles je n’avais fait nulle attention ; et je ne me souviens pas, en y pensant, d’avoir vu d’enfants à qui l’on parlât si peu et qui fussent moins incommodes. Ils ne quittent presque jamais leur mère, et à peine s’aperçoit-on qu’ils soient là. Ils sont vifs, étourdis, sémillants, comme il convient à leur âge, jamais importuns ni criards, et l’on voit qu’ils sont discrets avant de savoir ce que c’est que discrétion. Ce qui m’étonnait le plus dans les réflexions où ce sujet m’a conduit, c’était que cela se fît comme de soi-même, et qu’avec une si vive tendresse pour ses enfants Julie se tourmentât si peu autour d’eux. En effet, on ne la voit jamais s’empresser à les faire parler ou taire, ni à leur prescrire ou défendre ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie point dans leurs amusements ; on dirait qu’elle se contente de les voir et de les aimer, et que, quand ils ont passé leur journée avec elle, tout son devoir de mère est rempli.

Quoique cette paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que l’inquiète sollicitude des autres mères, je n’en étais pas moins frappé d’une indolence qui s’accordait mal avec mes idées. J’aurais voulu qu’elle n’eût pas encore été contente avec tant de sujets de l’être : une activité superflue sied si bien à l’amour maternel ! Tout ce que je voyais de bon dans ses enfants, j’aurais voulu l’attribuer à ses soins ; j’aurais voulu qu’ils dussent moins à la nature et davantage à leur mère ; je leur aurais presque désiré des défauts, pour la voir plus empressée à les corriger.

Après m’être occupé longtemps de ces réflexions en silence, je l’ai rompu pour les lui communiquer. « Je vois, lui ai-je dit, que le ciel récompense la vertu des mères par le bon naturel des enfants ; mais ce bon naturel veut être cultivé. C’est dès leur naissance que doit commencer leur éducation. Est-il un temps plus propre à les former que celui où ils n’ont encore aucune forme à détruire ? Si vous les livrez à eux-mêmes dès leur enfance, à quel âge attendrez-vous d’eux de la docilité ? Quand vous n’auriez rien à leur apprendre, il faudrait leur apprendre à vous obéir. ─ Vous apercevez-vous, a-t-elle répondu, qu’ils me désobéissent ? ─ Cela serait difficile, ai-je dit, quand vous ne leur commandez rien. » Elle s’est mise à sourire en regardant son mari ; et, me prenant par la main, elle m’a mené dans le cabinet où nous pouvions causer tous trois sans être entendus des enfants.

C’est là que, m’expliquant à loisir ses maximes, elle m’a fait voir sous cet air de négligence la plus vigilante attention qu’ait jamais donnée la tendresse maternelle. « Longtemps, m’a-t-elle dit, j’ai pensé comme vous sur les instructions prématurées ; et durant ma première grossesse, effrayé de tous mes devoirs et des soins que j’aurais bientôt à remplir, j’en parlais souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur guide pouvais-je prendre en cela, qu’un observateur éclairé qui joignait à l’intérêt d’un père le sang-froid d’un philosophe ? Il remplit et passa mon attente ; il dissipa mes préjugés, et m’apprit à m’assurer avec moins de peine un succès beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la première et la plus importante éducation, celle précisément que tout le monde oublie, est de rendre un enfant propre à être élevé. Une erreur commune à tous les parents qui se piquent de lumières est de supposer leurs enfants raisonnables dès leur naissance, et de leur parler comme à des hommes avant même qu’ils sachent parler. La raison est l’instrument qu’on pense employer à les instruire ; au lieu que les autres instruments doivent servir à former celui-là, et que de toutes les instructions propres à l’homme, celle qu’il acquiert le plus tard et le plus difficilement est la raison même. En leur parlant dès leur bas âge une langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu’on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce qu’on pense obtenir d’eux par des motifs raisonnables, on ne l’obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu’on est toujours forcé d’y joindre.