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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/253

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le poids d’une ancienne faute est un fardeau qu’il faut porter toute sa vie.

Lettre XIII. Réponse

Pauvre cousine, que de tourments tu te donnes sans cesse avec tant de sujets de vivre en paix ! Tout ton mal vient de toi, ô Israël ! Si tu suivais tes propres règles, que dans les choses de sentiment tu n’écoutasses que la voix intérieure, et que ton cœur fît taire ta raison, tu te livrerais sans scrupule à la sécurité qu’il t’inspire, et tu ne t’efforcerais point, contre son témoignage, de craindre un péril qui ne peut venir que de lui.

Je t’entends, je t’entends bien, ma Julie : plus sûre de toi que tu ne feins de l’être, tu veux t’humilier de tes fautes passées sous prétexte d’en prévenir de nouvelles, et tes scrupules sont bien moins des précautions pour l’avenir qu’une peine imposée à la témérité qui t’a perdue autrefois. Tu compares les temps ! Y penses-tu ? Compare aussi les conditions, et souviens-toi que je te reprochais alors ta confiance comme je te reproche aujourd’hui ta frayeur.

Tu t’abuses, ma chère enfant : on ne se donne point ainsi le change à soi-même ; si l’on peut s’étourdir sur son état en n’y pensant point, on le voit tel qu’il est sitôt qu’on veut s’en occuper, et l’on ne se déguise pas plus ses vertus que ses vices. Ta douceur, ta dévotion, t’ont donné du penchant à l’humilité. Défie-toi de cette dangereuse vertu qui ne fait qu’animer l’amour-propre en le concentrant, et crois que la noble franchise d’une âme droite est préférable à l’orgueil des humbles. S’il faut de la tempérance dans la sagesse, il en faut aussi dans les précautions qu’elle inspire, de peur que des soins ignominieux à la vertu n’avilissent l’âme, et n’y réalisent un danger chimérique à force de nous en alarmer. Ne vois-tu pas qu’après s’être relevé d’une chute il faut se tenir debout, et que s’incliner du côté opposé à celui où l’on est tombé c’est le moyen de tomber encore ? Cousine, tu fus amante comme Héloïse, te voilà dévote comme elle ; plaise à Dieu que ce soit avec plus de succès ! En vérité, si je connaissais moins ta timidité naturelle, tes erreurs seraient capables de m’effrayer à mon tour ; et si j’étais aussi scrupuleuse, à force de craindre pour toi, tu me ferais trembler pour moi-même.

Penses-y mieux, mon aimable amie : toi dont la morale est aussi facile et douce qu’elle est honnête et pure, ne mets-tu point une âpreté trop rude, et qui sort de ton caractère, dans tes maximes sur la séparation des sexes ? Je conviens avec toi qu’ils ne doivent pas vivre ensemble ni d’une même manière ; mais regarde si cette importante règle n’aurait pas besoin de plusieurs distinctions dans la pratique ; s’il faut l’appliquer indifféremment et sans exception aux femmes et aux filles, à la société générale et aux entretiens particuliers, aux affaires et aux amusements, et si la décence et l’honnêteté qui l’inspirent ne la doivent pas quelquefois tempérer. Tu veux qu’en un pays de bonnes mœurs, où l’on cherche dans le mariage des convenances naturelles, il y ait des assemblées où les jeunes gens des deux sexes puissent se voir, se connaître, et s’assortir ; mais tu leur interdis avec grande raison toute entrevue particulière. Ne serait-ce pas tout le contraire pour les femmes et les mères de famille, qui ne peuvent avoir aucun intérêt légitime à se montrer en public, que les soins domestiques retiennent dans l’intérieur de leur maison, et qui ne doivent s’y refuser à rien de convenable à la maîtresse du logis ? Je n’aimerais pas à te voir dans tes caves aller faire goûter les vins aux marchands, ni quitter tes enfants pour aller régler des comptes avec un banquier ; mais, s’il survient un honnête homme qui vienne voir ton mari, ou traiter avec lui de quelque affaire, refuseras-tu de recevoir son hôte en son absence et de lui faire les honneurs de ta maison, de peur de te trouver tête à tête avec lui ? Remonte au principe, et toutes les règles s’expliqueront. Pourquoi pensons-nous que les femmes doivent vivre retirées et séparées des hommes ? Ferons-nous cette injure à notre sexe de croire que ce soit par des raisons tirées de sa faiblesse, et seulement pour éviter le danger des tentations ? Non, ma chère, ces indignes craintes ne conviennent point à une femme de bien, à une mère de famille sans cesse environnée