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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/250

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à votre cœur, que l’amour dont il était préoccupé ne les lui donnerait jamais, et qu’il n’y avait que l’horreur du crime qui pût en chasser l’amour. Je vis que votre âme était dans un accablement dont elle ne sortirait que par un nouveau combat, et que ce serait en sentant combien vous pouviez encore être estimable que vous apprendriez à le devenir.

Votre cœur était usé pour l’amour : je comptai donc pour rien une disproportion d’âge qui m’ôtait le droit de prétendre à un sentiment dont celui qui en était l’objet ne pouvait jouir, et impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire, voyant dans une vie plus d’à moitié écoulée qu’un seul goût s’était fait sentir à moi, je jugeai qu’il serait durable, et je me plus à lui conserver le reste de mes jours. Dans mes longues recherches, je n’avais rien trouvé qui vous valût ; je pensai que ce que vous ne feriez pas, nulle autre au monde ne pourrait le faire ; j’osai croire à la vertu, et vous épousai. Le mystère que vous me faisiez ne me surprit point ; j’en savais les raisons, et je vis dans votre sage conduite celle de sa durée. Par égard pour vous j’imitai votre réserve, et ne voulus point vous ôter l’honneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je voyais à chaque instant sur le bord de vos lèvres. Je ne me suis trompé en rien ; vous avez tenu tout ce que je m’étais promis de vous. Quand je voulus me choisir une épouse, je désirai d’avoir en elle une compagne aimable, sage, heureuse. Les deux premières conditions sont remplies : mon enfant, j’espère que la troisième ne nous manquera pas. »

A ces mots, malgré tous mes efforts pour ne l’interrompre que par mes pleurs, je n’ai pu m’empêcher de lui sauter au cou en m’écriant : « Mon cher mari ! ô le meilleur et le plus aimé des hommes ! apprenez-moi ce qui manque à mon bonheur, si ce n’est le vôtre, et d’être mieux mérité… ─ Vous êtes heureuse autant qu’il se peut, a-t-il dit en m’interrompant ; vous méritez de l’être ; mais il est temps de jouir en paix d’un bonheur qui vous a jusqu’ici coûté bien des soins. Si votre fidélité m’eût suffi, tout était fait du moment que vous me la promîtes ; j’ai voulu de plus qu’elle vous fût facile et douce, et c’est à la rendre telle que nous nous sommes tous deux occupés de concert sans nous en parler. Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-être. Le seul tort que je vous trouve est de n’avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez, et de vous estimer moins que votre prix. La modestie extrême a ses dangers ainsi que l’orgueil. Comme une témérité qui nous porte au delà de nos forces les rend impuissantes, un effroi qui nous empêche d’y compter les rend inutiles. La véritable prudence consiste à les bien connaître et à s’y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en changeant d’état. Vous n’êtes plus cette fille infortunée qui déplorait sa faiblesse en s’y livrant ; vous êtes la plus vertueuse des femmes, qui ne connaît d’autres lois que celles du devoir et de l’honneur, et à qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à reprocher. Loin de prendre encore contre vous-même des précautions injurieuses, apprenez donc à compter sur vous pour pouvoir y compter davantage. Ecartez d’injustes défiances capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites. Félicitez-vous plutôt d’avoir su choisir un honnête homme dans un âge où il est si facile de s’y tromper, et d’avoir pris autrefois un amant que vous pouvez avoir aujourd’hui pour ami sous les yeux de votre mari même. A peine vos liaisons me furent-elles connues, que je vous estimai l’un par l’autre. Je vis quel trompeur enthousiasme vous avait tous deux égarés : il n’agit que sur les belles âmes ; il les perd quelquefois, mais c’est par un attrait qui ne séduit qu’elles. Je jugeai que le même goût qui avait formé votre union la relâcherait sitôt qu’elle deviendrait criminelle, et que le vice pouvait entrer dans des cœurs comme les vôtres, mais non pas y prendre racine.

Dès lors je compris qu’il régnait entre vous des liens qu’il ne fallait point rompre ; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables, qu’il fallait plutôt le régler que l’anéantir, et qu’aucun des deux ne pouvait oublier l’autre sans perdre beaucoup de son prix. Je savais que les grands combats ne font qu’irriter les grandes passions, et que si les violents efforts exercent l’âme, ils lui coûtent des tourments dont la durée est capable de l’abattre. J’employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour vous, dit-il à Saint-Preux ; j’en ôtai ce qui pouvait y