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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/237

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actions démentent leurs discours. Comme ils n’ont point par eux-mêmes une morale différente de celle qu’ils veulent donner aux autres, ils n’ont pas besoin de circonspection dans leurs propos ; un mot étourdiment échappé ne renverse point les principes qu’ils se sont efforcés d’établir. Ils ne disent point indiscrètement toutes leurs affaires, mais ils disent librement toutes leurs maximes. A table, à la promenade, tête à tête, ou devant tout le monde, on tient toujours le même langage ; on dit naïvement ce qu’on pense sur chaque chose ; et, sans qu’on songe à personne, chacun y trouve toujours quelque instruction. Comme les domestiques ne voient jamais rien faire à leur maître qui ne soit droit, juste, équitable, ils ne regardent point la justice comme le tribut du pauvre, comme le joug du malheureux, comme une des misères de leur état. L’attention qu’on a de ne pas faire courir en vain les ouvriers, et perdre des journées pour venir solliciter le payement de leurs journées, les accoutume à sentir le prix du temps. En voyant le soin des maîtres à ménager celui d’autrui, chacun en conclut que le sien leur est précieux, et se fait un plus grand crime de l’oisiveté. La confiance qu’on a dans leur intégrité donne à leurs institutions une force qui les fait valoir et prévient les abus. On n’a pas peur que, dans la gratification de chaque semaine, la maîtresse trouve toujours que c’est le plus jeune ou le mieux fait qui a été le plus diligent. Un ancien domestique ne craint pas qu’on lui cherche quelque chicane pour épargner l’augmentation de gages qu’on lui donne. On n’espère pas profiter de leur discorde pour se faire valoir et obtenir de l’un ce qu’aura refusé l’autre. Ceux qui sont à marier ne craignent pas qu’on nuise à leur établissement pour les garder plus longtemps, et qu’ainsi leur bon service leur fasse tort. Si quelque valet étranger venait dire aux gens de cette maison qu’un maître et ses domestiques sont entre eux dans un véritable état de guerre ; que ceux-ci, faisant au premier tout du pis qu’il peuvent, usent en cela d’une juste représaille ; que les maîtres étant usurpateurs, menteurs et fripons, il n’y a pas de mal à les traiter comme ils traitent le prince, ou le peuple, ou les particuliers, et à leur rendre adroitement le mal qu’ils font à force ouverte ; celui qui parlerait ainsi ne serait entendu de personne : on ne s’avise pas même ici de combattre ou prévenir de pareils discours ; il n’appartient qu’à ceux qui les font naître d’être obligés de les réfuter.

Il n’y a jamais ni mauvaise humeur ni mutinerie dans l’obéissance, parce qu’il n’y a ni hauteur ni caprice dans le commandement, qu’on n’exige rien qui ne soit raisonnable et utile, et qu’on respecte assez la dignité de l’homme, quoique dans la servitude, pour ne l’occuper qu’à des choses qui ne l’avilissent point. Au surplus, rien n’est bas ici que le vice, et tout ce qui est utile et juste est honnête et bienséant.

Si l’on ne souffre aucune intrigue au dehors, personne n’est tenté d’en avoir. Ils savent bien que leur fortune la plus assurée est attachée à celle du maître, et qu’ils ne manqueront jamais de rien tant qu’on verra prospérer la maison. En la servant ils soignent donc leur patrimoine, et l’augmentent en rendant leur service agréable ; c’est là leur plus grand intérêt. Mais ce mot n’est guère à sa place en cette occasion ; car je n’ai jamais vu de police où l’intérêt fût si sagement dirigé, et où pourtant il influât moins que dans celle-ci. Tout se fait par attachement : l’on dirait que ces âmes vénales se purifient en entrant dans ce séjour de sagesse et d’union. L’on dirait qu’une partie des lumières du maître et des sentiments de la maîtresse ont passé dans chacun de leurs gens : tant on les trouve judicieux, bienfaisants, honnêtes et supérieurs à leur état ! Se faire estimer, considérer, bien vouloir, est leur plus grand ambition, et ils comptent les mots obligeants qu’on leur dit, comme ailleurs les étrennes qu’on leur donne.

Voilà, milord, mes principales observations sur la partie de l’économie de cette maison qui regarde les domestiques et mercenaires. Quant à la manière de vivre des maîtres et au gouvernement des enfants, chacun de ces articles mérite bien une lettre à part. Vous savez à quelle intention j’ai commencé ces remarques ; mais en vérité tout cela forme un tableau si ravissant, qu’il ne faut, pour aimer à le contempler, d’autre intérêt que le plaisir qu’on y trouve.

Lettre XI à milord Edouard