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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/235

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s’être éclairci auparavant avec l’accusé : « Pourquoi donc lui réplique-t-on, venez-vous sans lui, comme si vous aviez peur qu’il ne démentît ce que vous avez à dire ? De quel droit négligez-vous pour moi la précaution que vous avez cru devoir prendre pour vous-même ? Est-il bien de vouloir que je juge sur votre rapport d’une action dont vous n’avez pas voulu juger sur le témoignage de vos yeux, et ne seriez-vous pas responsable du jugement partial que j’en pourrais porter, si je me contentais de votre seule déposition ? » Ensuite on lui propose de faire venir celui qu’il accuse : s’il y consent, c’est une affaire bientôt réglée ; s’il s’y oppose, on le renvoie après une forte réprimande ; mais on lui garde le secret, et l’on observe si bien l’un et l’autre, qu’on ne tarde pas à savoir lequel des deux avait tort.

Cette règle est si connue et si bien établie, qu’on n’entend jamais un domestique de cette maison parler mal d’un de ses camarades absent ; car ils savent tous que c’est le moyen de passer pour lâche ou menteur. Lorsqu’un d’entre eux en accuse un autre, c’est ouvertement, franchement et non seulement en sa présence, mais en celle de tous leurs camarades, afin d’avoir dans les témoins de ses discours des garants de sa bonne foi. Quand il est question de querelles personnelles, elles s’accommodent presque toujours par médiateurs, sans importuner monsieur ni Madame ; mais quand il s’agit de l’intérêt sacré du maître, l’affaire ne saurait demeurer secrète ; il faut que le coupable s’accuse ou qu’il ait un accusateur. Ces petits plaidoyers sont très rares, et ne se font qu’à table dans les tournées que Julie va faire journellement au dîner ou au souper de ses gens, et que M. de Wolmar appelle en riant ses grands jours. Alors, après avoir écouté paisiblement la plainte et la réponse, si l’affaire intéresse son service, elle remercie l’accusateur de son zèle. « Je sais, lui dit-elle, que vos aimez votre camarade ; vous m’en avez toujours dit du bien, et je vous loue de ce que l’amour du devoir et de la justice l’emporte en vous sur les affections particulières ; c’est ainsi qu’en use un serviteur fidèle et un honnête homme. » Ensuite, si l’accusé n’a pas tort, elle ajoute toujours quelque éloge à sa justification. Mais s’il est réellement coupable, elle lui épargne devant les autres une partie de la honte. Elle suppose qu’il a quelque chose à dire pour sa défense qu’il ne veut pas déclarer devant tout le monde ; elle lui assigne une heure pour l’entendre en particulier, et c’est là qu’elle ou son mari lui parlent comme il convient. Ce qu’il y a de singulier en ceci, c’est que le plus sévère des deux n’est pas le plus redouté, et qu’on craint moins les graves réprimandes de M. de Wolmar que les reproches touchants de Julie. L’un, faisant parler la justice et la vérité, humilie et confond les coupables ; l’autre leur donne un regret mortel de l’être, en leur montrant celui qu’elle a d’être forcée à leur ôter sa bienveillance. Souvent elle leur arrache des larmes de douleur et de honte, et il ne lui est pas rare de s’attendrir elle-même en voyant leur repentir, dans l’espoir de n’être pas obligée à tenir parole.

Tel qui jugerait de tous ces soins sur ce qui se passe chez lui ou chez ses voisins, les estimerait peut-être inutiles ou pénibles. Mais vous, milord, qui avez de si grandes idées des devoirs et des plaisirs du père de famille, et qui connaissez l’empire naturel que le génie et la vertu ont sur le cœur humain, vous voyez l’importance de ces détails, et vous sentez à quoi tient leur succès. Richesse ne fait pas riche, dit le Roman de la Rose. Les biens d’un homme ne sont point dans ses coffres, mais dans l’usage de ce qu’il en tire ; car on ne s’approprie les choses qu’on possède que par leur emploi, et les abus sont toujours plus inépuisables que les richesses : ce qui fait qu’on ne jouit pas à proportion de sa dépense, mais à proportion qu’on la sait mieux ordonner. Un fou peut jeter des lingots dans la mer et dire qu’il en a joui ; mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance et celle qu’un homme sage eût su tirer d’une moindre somme ? L’ordre et la règle, qui multiplient et perpétuent l’usage des biens, peuvent seuls transformer le plaisir en bonheur. Que si c’est du rapport des choses à nous que naît la véritable propriété ; si c’est plutôt l’emploi des richesses que leur acquisition qui nous les donne, quels soins importent plus au père de famille que l’économie domestique et le bon régime de sa maison, où les rapports les plus parfaits vont le plus directement à lui, et où le bien de chaque membre ajoute alors à celui du chef ?