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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/234

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Nul n’est si bien venu à demander des grâces pour lui-même que pour un autre ; ainsi celui qui désire en obtenir tâche d’engager un autre à parler pour lui ; et cela est d’autant plus facile, que, soit qu’on accorde ou qu’on refuse une faveur ainsi demandée, on en fait toujours un mérite à celui qui s’en est rendu l’intercesseur. Au contraire, on rebute ceux qui ne sont bons que pour eux. « Pourquoi, leur dit-on, accorderais-je ce qu’on me demande pour vous qui n’avez jamais rien demandé pour personne ? Est-il juste que vous soyez plus heureux que vos camarades, parce qu’ils sont plus obligeants que vous ? » On fait plus, on les engage à se servir mutuellement en secret, sans ostentation, sans se faire valoir ; ce qui est d’autant moins difficile à obtenir qu’ils savent fort bien que le maître, témoin de cette discrétion, les en estime davantage ; ainsi l’intérêt y gagne, et l’amour-propre n’y perd rien. Ils sont si convaincus de cette disposition générale, et il règne une telle confiance entre eux, que quand quelqu’un a quelque grâce à demander, il en parle à leur table par forme de conversation ; souvent sans avoir rien fait de plus, il trouve la chose demandée et obtenue, et ne sachant qui remercier, il en a l’obligation à tous.

C’est par ce moyen et d’autres semblables qu’on fait régner entre eux un attachement né de celui qu’ils ont tous pour leur maître, et qui lui est subordonné. Ainsi, loin de se liguer à son préjudice, ils ne sont tous unis que pour le mieux servir. Quelque intérêt qu’ils aient à s’aimer ils en ont encore un plus grand à lui plaire ; le zèle pour son service l’emporte sur leur bienveillance mutuelle ; et tous, se regardant comme lésés par des pertes qui le laisseraient moins en état de récompenser un bon serviteur, sont également incapables de souffrir en silence le tort que l’un d’eux voudrait lui faire. Cette partie de la police établie dans cette maison me paraît avoir quelque chose de sublime ; et je ne puis assez admirer comment M. et Mme de Wolmar ont su transformer le vil métier d’accusateur en une fonction de zèle, d’intégrité, de courage, aussi noble ou du moins aussi louable qu’elle l’était chez les Romains.

On a commencé par détruire ou prévenir clairement, simplement, et par des exemples sensibles, cette morale criminelle et servile, cette mutuelle tolérance aux dépens du maître, qu’un méchant valet ne manque point de prêcher aux bons sous l’air d’une maxime de charité. On leur a bien fait comprendre que le précepte de couvrir les fautes de son prochain ne se rapporte qu’à celles qui ne font de tort à personne ; qu’une injustice qu’on voit, qu’on tait, et qui blesse un tiers, on la commet soi-même ; et que, comme ce n’est que le sentiment de nos propres défauts qui nous oblige à pardonner ceux d’autrui, nul n’aime à tolérer les fripons s’il n’est un fripon comme eux. Sur ces principes, vrais en général d’homme à homme, et bien plus rigoureux encore dans la relation plus étroite du serviteur au maître, on tient ici pour incontestable que qui voit faire un tort à ses maîtres sans le dénoncer est plus coupable encore que celui qui l’a commis ; car celui-ci se laisse abuser dans son action par le profit qu’il envisage, mais l’autre, de sang-froid et sans intérêt, n’a pour motif de son silence qu’une profonde indifférence pour la justice, pour le bien de la maison qu’il sert et un désir secret d’imiter l’exemple qu’il cache. De sorte que, quand la faute est considérable, celui qui l’a commise peut encore quelquefois espérer son pardon, mais le témoin qui l’a tué est infailliblement congédié comme un homme enclin au mal.

En revanche on ne souffre aucune accusation qui puisse être suspecte d’injustice et de calomnie, c’est-à-dire qu’on n’en reçoit aucune en l’absence de l’accusé. Si quelqu’un vient en particulier faire quelque rapport contre son camarade, ou se plaindre personnellement de lui, on lui demande s’il est suffisamment instruit, c’est-à-dire s’il a commencé par s’éclaircir avec celui dont il vient se plaindre. S’il dit que non, on lui demande encore comment il peut juger une action dont il ne connaît pas assez les motifs. « Cette action, lui dit-on, tient peut-être à quelque autre qui vous est inconnue ; elle a peut-être quelque circonstance qui sert à la justifier ou à l’excuser, et que vous ignorez. Comment osez-vous condamner cette conduite avant de savoir les raisons de celui qui l’a tenue ? Un mot d’explication l’eût peut-être justifiée à vos yeux. Pourquoi risquer de la blâmer injustement, et m’exposer à partager votre injustice ? » S’il assure