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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/222

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mali, et que c’est en partie pour cela que je te la renvoie ? J’eus hier avec elle une conversation dont notre ami se mourait de rire. Premièrement, elle n’a pas le moindre regret de me quitter, moi qui suis toute la journée sa très humble servante et ne puis résister à rien de ce qu’elle veut ; et toi, qu’elle craint et qui lui dis « Non » vingt fois le jour, tu es la petite maman par excellence, qu’on va chercher avec joie, et dont on aime mieux les refus que tous mes bonbons. Quand je lui annonçai que j’allais te l’envoyer, elle eut les transports que tu peux penser ; mais, pour l’embarrasser, j’ajoutai que tu m’enverrais à sa place le petit mali, et ce ne fut plus son compte. Elle me demanda tout interdite ce que j’en voulais faire ; je répondis que je voulais le prendre pour moi ; elle fit la mine. « Henriette, ne veux-tu pas bien me le céder, ton petit mali ? ─ Non, dit-elle assez sèchement. Non ? Mais si je ne veux pas te le céder non plus, qui nous accordera ? ─ Maman, ce sera la petite maman. ─ J’aurai donc la préférence, car tu sais qu’elle veut tout ce que je veux. ─ Oh ! la petite maman ne veut jamais que la raison. ─ Comment, mademoiselle, n’est-ce pas la même chose ? » La rusée se mit à sourire. « Mais encore, continuai-je, par quelle raison ne me donnerait-elle pas le petit mali ? ─ Parce qu’il ne vous convient pas. ─ Et pourquoi ne me conviendrait-il pas ? » Autre sourire aussi malin que le premier : « Parle franchement, est-ce que tu me trouves trop vieille pour lui ? ─ Non, maman, mais il est trop jeune pour vous… » Cousine, un enfant de sept ans !… En vérité, si la tête ne m’en tournait pas, il faudrait qu’elle m’eût déjà tourné.

Je m’amusai à la provoquer encore. « Ma chère Henriette, lui dis-je en prenant mon sérieux, je t’assure qu’il ne te convient pas non plus. ─ Pourquoi donc ? s’écria-t-elle d’un air alarmé. ─ C’est qu’il est trop étourdi pour toi. ─ Oh ! maman, n’est-ce que cela ? Je le rendrai sage. ─ Et si par malheur il te rendait folle ? ─ Ah ! ma bonne maman, que j’aimerais à vous ressembler ! ─ Me ressembler, impertinente ? ─ Oui, maman : vous dites toute la journée que vous êtes folle de moi ; eh bien ! moi, je serai folle de lui : voilà tout. »

Je sais que tu n’approuves pas ce joli caquet, et que tu sauras bientôt le modérer. Je ne veux pas non plus le justifier, quoiqu’il m’enchante, mais te montrer seulement que ta fille aime déjà bien son petit mali, et que, s’il a deux ans de moins qu’elle, elle ne sera pas indigne de l’autorité que lui donne le droit d’aînesse. Aussi bien je vois, par l’opposition de ton exemple et du mien à celui de ta pauvre mère, que, quand la femme gouverne, la maison n’en vas pas plus mal. Adieu, ma bien-aimée ; adieu, ma chère inséparable ; compte que le temps approche, et que les vendanges ne se feront pas sans moi.

Lettre X à milord Edouard

Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines ! La douce chose de couler ses jours dans le sein d’une tranquille amitié, à l’abri de l’orage des passions impétueuses ! Milord, que c’est un spectacle agréable et touchant que celui d’une maison simple et bien réglée ou règnent l’ordre, la paix, l’innocence ; où l’on voit réuni sans appareil, sans éclat, tout ce qui répond à la véritable destination de l’homme ! La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d’eau qui s’offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian. Je crois voir accomplir les vœux ardents que j’y formai tant de fois. J’y mène une vie de mon goût, j’y trouve une société selon mon cœur. Il ne manque en ce lieu que deux personnes pour que tout mon bonheur y soit rassemblé, et j’ai l’espoir de les y voir bientôt.

En attendant que vous et Madame d’Orbe veniez mettre le comble aux plaisirs si doux et si purs que j’apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner idée par le détail d’une économie domestique qui annonce la félicité des maîtres de la maison, et la fait partager à ceux qui l’habitent. J’espère, sur le projet qui vous occupe, que mes réflexions pourront un jour avoir leur usage, et cet espoir sert encore à les exciter.

Je ne vous décrirai point la maison de Clarens. Vous la connaissez ; vous savez si elle est charmante, si elle m’offre des souvenirs intéressants, si elle doit m’être chère et par ce qu’