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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/192

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instant qu’il vit, il est prêt à devenir la proie du méchant ou méchant lui-même. Combattre et souffrir, voilà son sort dans ce monde ; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils diffèrent entre eux, ils n’ont rien en commun que les misères de la vie. S’il vous fallait des autorités et des faits, je vous citerais des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, milord ; c’est à vous que je parle, et je vous demande quelle est ici-bas la principale occupation du sage, si ce n’est de se concentrer, pour ainsi dire, au fond de son âme, et de s’efforcer d’être mort durant sa vie. Le seul moyen qu’ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l’humanité n’est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu’il y a de mortel en nous, de nous recueillir au dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations, et si nos passions et nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devons-nous soupirer après un état qui nous délivre des unes et des autres ? Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés ? Ils anéantissent, pour ainsi dire, leur existence à force de l’étendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements ; ils n’ont point de jouissances qui ne leur préparent mille amères privations : plus ils sentent, et plus ils souffrent ; plus ils s’enfoncent dans la vie, et plus ils sont malheureux.

Mais qu’en général ce soit, si l’on veut, un bien pour l’homme de ramper tristement sur la terre, j’y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s’immoler d’un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route commune, et pour qui le désespoir et les amères douleurs sont le passe-port de la nature : c’est à ceux-là qu’il serait aussi insensé de croire que leur vie est un bien, qu’il l’était au sophiste Posidonius tourmenté de la goutte de nier qu’elle fût un mal. Tant qu’il nous est bon de vivre, nous le désirons fortement, et il n’y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous ce désir ; car nous avons tous reçu de la nature une très grande horreur de la mort, et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On supporte longtemps une vie pénible et douloureuse avant de se résoudre à la quitter ; mais quand une fois l’ennui de vivre l’emporte sur l’horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand mal, et l’on ne peut s’en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu’on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d’être un bien, on sait très certainement au moins qu’elle est un mal longtemps avant de nous le paraître ; et chez tout homme sensé le droit d’y renoncer en précède toujours de beaucoup la tentation.

Ce n’est pas tout ; après avoir nié que la vie puisse être un mal, pour nous ôter le droit de nous en défaire, ils disent ensuite qu’elle est un mal, pour nous reprocher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c’est une lâcheté de se soustraire à ses douleurs et ses peines, et il n’y a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. O Rome, conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t’en donna l’empire ! Qu’Arrie, Eponine, Lucrèce, soient dans le nombre, elles étaient femmes ; mais Brutus, mais Cassius, et toi qui partageais avec les dieux les respects de la terre étonnée, grand et divin Caton, toi dont l’image auguste et sacrée animait les Romains d’un saint zèle et faisait frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensaient pas qu’un jour, dans le coin poudreux d’un collège, de vils rhéteurs prouveraient que tu ne fus qu’un lâche pour avoir refusé au crime heureux l’hommage de la vertu dans les fers. Force et grandeur des écrivains modernes, que vous êtes sublimes, et qu’ils sont intrépides la plume à la main. Mais dites-moi, brave et vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d’un combat pour supporter plus longtemps la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite ? Quoi ! vous avez la lâcheté de n’oser soutenir l’ardeur du feu ! Rien, dites-vous, ne m’oblige à supporter le tison ; et moi, qui m’oblige à supporter la vie ? La génération d’un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d’un fétu, et l’une et l’autre n’est-elle pas également son ouvrage ?

Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu’on ne peut éviter ; mais