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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/176

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soixante ans d’honneur ne s’abandonnent pas en un quart d’heure.

Voyez donc, continua-t-il, combien tout ce que vous pouvez me dire est à présent hors de propos ; voyez si des préférences que la pudeur désavoue, et quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais être mis en balance avec le devoir d’une fille et l’honneur compromis d’un père. S’il n’était question pour l’un des deux que d’immoler son bonheur à l’autre, ma tendresse vous disputerait un si doux sacrifice ; mais, mon enfant, l’honneur a parlé, et, dans le sang dont tu sors, c’est toujours lui qui décide. »

Je ne manquais pas de bonnes réponses à ce discours ; mais les préjugés de mon père lui donnent des principes si différents des miens, que des raisons qui me semblaient sans réplique ne l’auraient pas même ébranlé. D’ailleurs, ne sachant ni d’où lui venaient les lumières qu’il paraissait avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu’où elles pouvaient aller ; craignant, à son affectation de m’interrompre, qu’il n’eût déjà pris son parti sur ce que j’avais à lui dire ; et, plus que tout cela, retenue par une honte que je n’ai jamais pu vaincre, j’aimais mieux employer une excuse qui me parut plus sûre, parce qu’elle était plus selon sa manière de penser. Je lui déclarai sans détour l’engagement que j’avais pris avec vous ; je protestai que je ne vous manquerais point de parole, et que, quoi qu’il pût arriver, je ne me marierais jamais sans votre consentement.

En effet, je m’aperçus avec joie que mon scrupule ne lui déplaisait pas ; il me fit de vifs reproches sur ma promesse, mais il n’y objecta rien ; tant un gentilhomme plein d’honneur a naturellement une haute idée de la foi des engagements, et regarde la parole comme une chose toujours sacrée ! Au lieu donc de s’amuser à disputer sur la nullité de cette promesse, dont je ne serais jamais convenue, il m’obligea d’écrire un billet, auquel il joignit une lettre qu’il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation n’attendis-je point votre réponse ! Combien je fis de vœux pour vous trouver moins de délicatesse que vous deviez en avoir ! Mais je vous connaissais trop pour douter de votre obéissance, et je savais que plus le sacrifice exigé vous serait pénible, plus vous seriez prompt à vous l’imposer. La réponse vint ; elle me fut cachée durant ma maladie ; après mon rétablissement mes craintes furent confirmées, et il ne me resta plus d’excuses. Au moins mon père me déclara qu’il n’en recevrait plus ; et avec l’ascendant que le terrible mot qu’il m’avait dit lui donnait sur mes volontés, il me fit jurer que je ne dirais rien à M. de Wolmar qui pût le détourner de m’épouser ; car, ajouta-t-il, cela lui paraîtrait un jeu concerté entre nous, et, à quelque prix que ce soit, il faut que ce mariage s’achève ou que je meure de douleur.

Vous le savez, mon ami, ma santé, si robuste contre la fatigue et les injures de l’air, ne peut résister aux intempéries des passions, et c’est dans mon trop sensible cœur qu’est la source de tous les maux et de mon corps et de mon âme. Soit que de longs chagrins eussent corrompu mon sang, soit que la nature eût pris ce temps pour l’épurer d’un levain funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En sortant de la chambre de mon père je m’efforçai pour vous écrire un mot, et me trouvai si mal qu’en me mettant au lit j’espérai ne m’en plus relever. Tout le reste vous est trop connu ; mon imprudence attira la vôtre. Vous vîntes ; je vous vis, et je crus n’avoir fait qu’un de ces rêves qui vous offraient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j’appris que vous étiez venu, que je vous avais vu réellement, et que, voulant partager le mal dont vous ne pouviez me guérir, vous l’aviez pris à dessein, je ne pus supporter cette dernière épreuve ; et voyant un si tendre amour survivre à l’espérance, le mien, que j’avais pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein, et se ranima bientôt avec plus d’ardeur que jamais. Je vis qu’il fallait aimer malgré moi, je sentis qu’il fallait être coupable ; que je ne pouvais résister ni à mon père ni à mon amant, et que je n’accorderais jamais les droits de l’amour et du sang qu’aux dépens de l’honnêteté. Ainsi tous mes bons sentiments achevèrent de s’éteindre, toutes mes facultés s’altérèrent, le crime perdit son horreur à mes yeux, je me sentis tout autre au dedans de moi ; enfin, les transports effrénés d’une passion rendue furieuse par les obstacles me jetèrent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une âme :