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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/164

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mes maux qu’il faut immoler mon dernier espoir ? Je veux respecter le père de Julie ; mais qu’il daigne être le mien s’il faut que j’apprenne à lui obéir. Non, non, Monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m’obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers et si bien mérités de mon cœur. Vous faites le malheur de ma vie. Je ne vous dois que la haine, et vous n’avez rien à prétendre de moi. Julie a parlé ; voilà mon consentement. Ah qu’elle soit toujours obéie ! Un autre la possédera : mais j’en serai plus digne d’elle.

Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que soit l’empire dont vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres ; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains ; et quand vous osez réclamer la nature, c’est vous seul qui bravez ses lois.

N’alléguez pas non plus cet honneur si bizarre et si délicat que vous parlez de venger ; nul ne l’offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, et votre honneur est en sûreté ; car mon cœur vous honore malgré vos outrages ; et malgré les maximes gothiques, l’alliance d’un honnête homme n’en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste l’honneur d’un gentilhomme ; mais quant à celui d’un homme de bien, il m’appartient, je sais le défendre, et le conserverai pur et sans tache jusqu’au dernier soupir.

Allez, père barbare et peu digne d’un nom si doux, méditez d’affreux parricides, tandis qu’une fille tendre et soumise immole son bonheur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, et vous sentirez trop tard que votre haine aveugle et dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu’à moi. Je serai malheureux, sans doute ; mais si jamais la voix du sang s’élève au fond de votre cœur, combien vous le serez plus encore d’avoir sacrifié à des chimères l’unique fruit de vos entrailles, unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, et pour qui le ciel prodigue de ses dons n’oublia rien qu’un meilleur père !

Billet inclus dans la précédente lettre

Je rends à Julie d’Etange le droit de disposer d’elle-même, et de donner sa main sans consulter son cœur.

S. G.

Lettre XII de Julie

Je voulais vous décrire la scène qui vient de se passer, et qui a produit le billet que vous avez dû recevoir ; mais mon père a pris ses mesures si justes qu’elle n’a fini qu’un moment avant le départ du courrier. Sa lettre est sans doute arrivée à temps à la poste ; il n’en peut être de même de celle-ci : votre résolution sera prise, et votre réponse partie avant qu’elle vous parvienne ; ainsi tout détail serait désormais inutile. J’ai fait mon devoir ; vous ferez le vôtre ; mais le sort nous accable, l’honneur nous trahit ; nous serons séparés à jamais, et, pour comble d’horreur, je vais passer dans les… Hélas ! j’ai pu vivre dans les tiens ! O devoir ! à quoi sers-tu ? O Providence !… il faut gémir et se taire.

La plume échappe de ma main. J’étais incommodée depuis quelques jours ; l’entretien de ce matin m’a prodigieusement agitée… La tête et le cœur me font mal… je me sens défaillir… le ciel aurait-il pitié de mes peines ?… Je ne puis me soutenir… je suis forcée à me mettre au lit, et me console dans l’espoir de n’en point relever. Adieu, mes uniques amours. Adieu, pour la dernière fois, cher et tendre ami de Julie. Ah ! si je ne dois plus vivre pour toi, n’ai-je pas déjà cessé de vivre ?

Lettre XIII de Julie à madame d’Orbe

Il est donc vrai, chère et cruelle amie, que tu me rappelles à la vie et à mes douleurs ? J’ai vu l’instant heureux où j’allais rejoindre la plus tendre des mères ; tes soins inhumains m’ont enchaînée pour la pleurer plus longtemps ; et quand le désir