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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/151

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les mauvaises inclinations. Voilà surtout de quoi vous avez à préserver le vôtre ; car, quoi que vous fassiez, la crainte du ridicule que vous méprisez vous domine pourtant malgré vous. Vous braveriez plutôt cent périls qu’une raillerie, et l’on ne vit jamais tant de timidité jointe à une âme aussi intrépide.

Sans vous étaler contre ce défaut des préceptes de morale que vous savez mieux que moi, je me contenterai de vous proposer un moyen pour vous en garantir, plus facile et plus sûr peut-être que tous les raisonnements de la philosophie ; c’est de faire dans votre esprit une légère transposition de temps, et d’anticiper sur l’avenir de quelques minutes. Si, dans ce malheureux souper, vous vous fussiez fortifié contre un instant de moquerie de la part des convives, par l’idée de l’état où votre âme allait être sitôt que vous seriez dans la rue ; si vous vous fussiez représenté le contentement intérieur d’échapper aux pièges du vice, l’avantage de prendre d’abord cette habitude de vaincre qui en facilite le pouvoir, le plaisir que vous eût donné la conscience de votre victoire, celui de me la décrire, celui que j’en aurais reçu moi-même, est-il croyable que tout cela ne l’eût pas emporté sur une répugnance d’un instant, à laquelle vous n’eussiez jamais cédé, si vous en aviez envisagé les suites ? Encore, qu’est-ce que cette répugnance qui met un prix aux railleries de gens dont l’estime n’en peut avoir aucun ? Infailliblement cette réflexion vous eût sauvé, pour un moment de mauvaise honte, une honte beaucoup plus juste, plus durable, les regrets, le danger ; et, pour ne vous rien dissimuler, votre amie eût versé quelques larmes de moins.

Vous voulûtes, dites-vous, mettre à profit cette soirée pour votre fonction d’observateur. Quel soin ! Quel emploi ! Que vos excuses me font rougir de vous ! Ne serez-vous point aussi curieux d’observer un jour les voleurs dans leurs cavernes, et de voir comment ils s’y prennent pour dévaliser les passants ? Ignorez-vous qu’il y a des objets si odieux qu’il n’est pas même permis à l’homme d’honneur de les voir, et que l’indignation de la vertu ne peut supporter le spectacle du vice ? Le sage observe le désordre public qu’il ne peut arrêter ; il l’observe, et montre sur son visage attristé la douleur qu’il lui cause. Mais quant aux désordres particuliers, il s’y oppose, ou détourne les yeux de peur qu’ils ne s’autorisent de sa présence. D’ailleurs, était-il besoin de voir de pareilles sociétés pour juger de ce qui s’y passe et des discours qu’on y tient ? Pour moi, sur leur seul objet plus que sur le peu que vous m’en avez dit, je devine aisément tout le reste ; et l’idée des plaisirs qu’on y trouve me fait connaître assez les gens qui les cherchent.

Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu’on dit établies dans les grandes villes pour tolérer de semblables lieux ; mais j’espère au moins que vous n’êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s’en permettre l’usage, sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n’est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes étaient sur ce point de nature différente, et que dans l’absence ou le célibat il fallût à l’honnête homme des ressources dont l’honnête femme n’a pas besoin ! Si cette erreur ne vous mène pas chez des prostituées, j’ai bien peur qu’elle ne continue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prétexte, et n’ajoutez point le mensonge à la crapule. Tous ces prétendus besoins n’ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens. Les illusions même de l’amour se purifient dans un cœur chaste, et ne corrompent jamais qu’un cœur déjà corrompu : au contraire, la pureté se soutient par elle-même ; les désirs toujours réprimés s’accoutument à ne plus renaître, et les tentations ne se multiplient que par l’habitude d’y succomber. L’amitié m’a fait surmonter deux fois ma répugnance à traiter un pareil sujet : celle-ci sera la dernière ; car à quel titre espérerais-je obtenir de vous ce que vous avez refusé à l’honnêteté, à l’amour, et à la raison ?

Je reviens au point important par lequel j’ai commencé cette lettre. A vingt-un ans, vous m’écriviez du Valais des descriptions graves et judicieuses ; à vingt-cinq, vous m’envoyez de Paris des colifichets de lettres, où le sens et la raison sont partout sacrifiés à un certain tour plaisant, fort éloigné de votre caractère. Je ne sais comment vous avez fait ; mais depuis que vous vivez dans le séjour des talents, les vôtres paraissent