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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/147

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qu’à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je le crois ! Ah ! s’il eût aperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l’eussent dévoré, mais sa main n’eût point tenté de les peindre ; pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer ? Ce n’est pas seulement un défaut de bienséance, je soutiens que c’est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein ; on voit que l’un de ces deux objets doit empêcher l’autre de paraître ; il n’y a que le délire de l’amour qui puisse les accorder ; et quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l’ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu l’oublies, et non que tu l’exposes.

Voilà la critique qu’une attention continuelle m’a fait faire de ton portrait. J’ai conçu là-dessus le dessein de le reformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile ; et, sur ce qu’il a déjà fait, j’espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons les changements sur une copie que je lui en ai fait faire, et il ne les transporte sur l’original que quand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement, cet artiste ne peut se lasser d’admirer la subtilité de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui parais aussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s’avise de cacher des objets qu’on n’expose jamais assez au gré des autres ; et quand je lui réponds que c’est pour mieux te voir tout entière que je t’habille avec tant de soin, il me regarde comme un fou. Ah ! que ton portrait serait bien plus touchant, si je pouvais inventer des moyens d’y montrer ton âme avec ton visage, et d’y peindre à la fois ta modestie et tes attraits ! Je te jure, ma Julie, qu’ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n’y voyait que ceux qu’avait supposés le peintre, et le spectateur ému les supposera tels qu’ils sont. Je ne sais quel enchantement secret règne dans ta personne ; mais tout ce qui la touche semble y participer ; il ne faut qu’apercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent, en regardant ton ajustement, que c’est partout le voile des grâces qui couvre la beauté ; et le goût de ta modeste parure semble annoncer au cœur tous les charmes qu’elle recèle.

Lettre XXVI à Julie

Julie, ô Julie ! ô toi qu’un temps j’osais appeler mienne, et dont je profane aujourd’hui le nom ! la plume échappe à ma main tremblante ; mes larmes inondent le papier ; j’ai peine à former les premiers traits d’une lettre qu’il ne fallait jamais écrire ; je ne puis ni me taire ni parler. Viens, honorable et chère image, viens épurer et raffermir un cœur avili par la honte et brisé par le repentir. Soutiens mon courage qui s’éteint ; donne à mes remords la force d’avouer le crime involontaire que ton absence m’a laissé commettre.

Que tu vas avoir de mépris pour un coupable, mais bien moins que je n’en ai moi-même. Quelque abject que j’aille être à tes yeux, je le suis cent fois plus aux miens propres ; car, en me voyant tel que je suis, ce qui m’humilie le plus encore, c’est de te voir, de te sentir au fond de mon cœur, dans un lieu désormais si peu digne de toi, et de songer que le souvenir des plus vrais plaisirs de l’amour n’a pu garantir mes sens d’un piège sans appas et d’un crime sans charmes.

Tel est l’excès de ma confusion, qu’en recourant à ta clémence je crains même de souiller tes regards sur ces lignes par l’aveu de mon forfait. Pardonne, âme pure et chaste, un récit que j’épargnerais à ta modestie, s’il n’était un moyen d’expier mes égarements. Je suis indigne, de tes bontés, je le sais ; je suis vil, bas, méprisable ; mais au moins je ne serai ni faux ni trompeur, et j’aime mieux que tu m’ôtes ton cœur et la vie que de t’abuser un seul moment. De peur d’être tenté de chercher des excuses qui ne me rendraient que plus criminel, je me bornerai à te faire un détail exact de ce qui m’est arrivé. Il sera aussi sincère que mon regret ; c’est tout ce que je me permettrai de dire en ma faveur.

J’avais fait connaissance avec quelques officiers aux gardes et autres jeunes gens de nos compatriotes, auxquels je trouvais un mérite