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Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/107

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qu’elle a produit, pour prendre avec lui quelques arrangements nécessaires avant de nous séparer ; car je ne puis différer mon départ plus longtemps. Comme je compte revenir l’été prochain, nous sommes convenus qu’il irait m’attendre à Paris, et qu’ensuite nous irions ensemble en Angleterre. Londres est le seul théâtre digne des grands talents, et où leur carrière est le plus étendue. Les siens sont supérieurs à bien des égards ; et je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps, à l’aide de quelques amis, un chemin digne de son mérite. Je vous expliquerai mes vues plus en détail à mon passage auprès de vous. En attendant, vous sentez qu’à force de succès on peut lever bien des difficultés, et qu’il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l’esprit de votre père. C’est, ce me semble, le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur et le sien, puisque le sort et les préjugés vous ont ôté tous les autres.

J’ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec notre ami. Sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d’entretien. La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie. J’attends cet état pour le livrer à lui-même, je n’oserais m’y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant, et ne le reprendrai qu’à mon retour d’Italie, temps où, sur les progrès que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu’il ne vous sera plus nécessaire. Quant à présent, sûrement il vous est inutile, et je ne vous prive de rien en vous l’ôtant quelques jours.

Lettre X à Claire

Pourquoi faut-il que j’ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés pour toujours, plutôt que de voir l’avilissement où je suis tombé, plutôt que de me trouver le dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné ! Aimable et généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge, j’ose encore verser ma honte et mes peines dans votre cœur compatissant ; j’ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j’ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d’elle, ou comment un feu si divin n’a-t-il point épuré mon âme ? Qu’elle doit maintenant rougir de son choix, celle que je ne suis plus digne de nommer ! Qu’elle doit gémir de voir profaner son image dans un cœur si rampant et bas ! Qu’elle doit de dédains et de haine à celui qui put l’aimer et n’être qu’un lâche ! Connaissez toutes mes erreurs, charmante cousine ; connaissez mon crime et mon repentir ; soyez mon juge, et que je meure ; ou soyez mon intercesseur, et que l’objet qui fait mon sort daigne encore en être l’arbitre.

Je ne vous parlerai point de l’effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide et de mon insensé désespoir ; vous n’en jugerez que trop par l’égarement inconcevable où l’un et l’autre m’ont entraîné. Plus je sentais l’horreur de mon état, moins j’imaginais qu’il fût possible de renoncer volontairement à Julie, et l’amertume de ce sentiment, jointe à l’étonnante générosité de milord Edouard, me fit naître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur, et que je ne puis oublier sans ingratitude envers l’ami qui me les pardonne.

En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j’y crus reconnaître un dessein prémédité, et j’osai l’attribuer au plus vertueux des hommes. A peine ce doute affreux me fût-il entré dans l’esprit que