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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/276

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anglaise et française. Il avait écrit la lettre suivante, à laquelle il donna toutes les façons d’une lettre envoyée de Londres.

« Chère Paquita, je n’essaierai pas de vous peindre, par des paroles, la passion que vous m’avez inspirée. Si, pour mon bonheur, vous la partagez, sachez que j’ai trouvé les moyens de correspondre avec vous. Je me nomme Adolphe de Gouges, et demeure rue de l’Université, n° 54. Si vous êtes trop surveillée pour m’écrire, si vous n’avez ni papier ni plumes, je le saurai par votre silence. Donc, si demain, de huit heures du matin à dix heures du soir, si vous n’avez pas jeté de lettre par-dessus le mur de votre jardin dans celui du baron de Nucingen, où l’on attendra pendant toute la journée, un homme qui m’est entièrement dévoué vous glissera par-dessus le mur, au bout d’une corde, deux flacons, à dix heures du matin, le lendemain. Soyez à vous promener vers ce moment-là, l’un des deux flacons contiendra de l’opium pour endormir votre Argus, il suffira de lui en donner six gouttes. L’autre contiendra de l’encre. Le flacon à l’encre est taillé, l’autre est uni. Tous deux sont assez plats pour que vous puissiez les cacher dans votre corset. Tout ce que j’ai fait déjà pour pouvoir correspondre avec vous doit vous dire combien je vous aime. Si vous en doutiez, je vous avoue que, pour obtenir un rendez vous d’une heure, je donnerais ma vie. »

— Elles croient cela pourtant, ces pauvres créatures ! se dit de Marsay ; mais elles ont raison. Que penserions-nous d’une femme qui ne se laisserait pas séduire par une lettre d’amour accompagnée de circonstances si probantes ?

Cette lettre fut remise par le sieur Moinot, facteur, le lendemain, vers huit heures du matin, au concierge de l’hôtel San-Réal.

Pour se rapprocher du champ de bataille, de Marsay était venu déjeuner chez Paul, qui demeurait rue de la Pépinière. À deux heures, au moment où les deux amis se contaient en riant la déconfiture d’un jeune homme qui avait voulu mener le train de la vie élégante sans une fortune assise, et qu’ils lui cherchaient une fin, le cocher d’Henri vint chercher son maître jusque chez Paul, et lui présenta un personnage mystérieux, qui voulait absolument lui parler à lui-même. Ce personnage était un mulâtre dont Talma se serait certes inspiré pour jouer Othello s’il l’avait rencontré.