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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/27

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— Vous n’avez jamais dansé, depuis votre mariage, qu’avec votre mari ?

— Oui, monsieur. Son bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et je n’ai jamais senti le contact d’aucun autre homme.

— Votre médecin ne vous a pas même tâté le pouls ?…

— Eh ! bien, voilà que vous vous moquez.

— Non, madame, je vous admire parce que je vous comprends. Mais vous laissez entendre votre voix, mais vous vous laissez voir, mais… enfin, vous permettez à nos yeux d’admirer…

— Ah ! voilà mes chagrins, dit-elle en l’interrompant. Oui, j’aurais voulu qu’il fût possible à une femme mariée de vivre avec son mari comme une maîtresse vit avec son amant : car alors…

— Alors, pourquoi étiez-vous, il y a deux heures, à pied, déguisée, rue Soly ?

— Qu’est-ce que c’est que la rue Soly ? lui demanda-t-elle.

Et sa voix si pure ne laissa deviner aucune émotion, et aucun trait ne vacilla dans son visage, et elle ne rougit pas, et elle resta calme.

— Quoi ! vous n’êtes pas montée au second étage d’une maison située rue des Vieux-Augustins, au coin de la rue Soly ? Vous n’aviez pas un fiacre à dix pas, et vous n’êtes pas revenue rue de Richelieu, chez la fleuriste, où vous avez choisi les marabouts qui parent maintenant votre tête ?

— Je ne suis pas sortie de chez moi ce soir.

En mentant ainsi, elle était impassible et rieuse, elle s’éventait ; mais qui eût eu le droit de passer la main sur sa ceinture, au milieu du dos, l’aurait peut-être trouvée humide. En ce moment, Auguste se souvint des leçons du vidame.

— C’était alors une personne qui vous ressemble étrangement, ajouta-t-il d’un air crédule.

— Monsieur, dit-elle, si vous êtes capable de suivre une femme et de surprendre ses secrets, vous me permettrez de vous dire que cela est mal, très-mal, et je vous fais l’honneur de ne pas vous croire.

Le baron s’en alla, se plaça devant la cheminée, et parut pensif. Il baissa la tête ; mais son regard était attaché sournoisement sur madame Jules, qui, ne pensant pas au jeu des glaces, jeta sur lui deux ou trois coups d’œil empreints de terreur. Madame Jules fit un signe à son mari, elle en prit le bras en se levant pour se